Dans la plupart des systèmes éducatifs, et le Sénégal ne fait pas exception, les devoirs à la maison s’imposent comme une évidence. Ils font partie du quotidien scolaire, au point que leur présence est rarement remise en cause. Un élève qui rentre chez lui avec des exercices à faire est perçu comme quelqu’un qui travaille, et un enseignant qui propose régulièrement des devoirs est souvent considéré comme exigeant. Pourtant, une question mérite aujourd’hui d’être posée : les devoirs demeurent-ils utiles pour les apprentissages ?
Il ne s’agit évidemment pas de plaider en faveur de leur suppression. La question est plus profonde : quel travail demandé à la maison produit réellement de l’apprentissage, à quel âge, dans quelles conditions et pour quels objectifs ? Car, contrairement à l’idée répandue, produire du travail n’est pas nécessairement synonyme d’apprentissage.
Le premier enjeu est de sortir d’une logique purement quantitative en s’attachant à une question simple : qu’est-ce que l’élève doit apprendre, consolider, comprendre ou être capable de faire grâce à cette activité ? Si cette question n’a pas de réponse claire, la pertinence du devoir mérite d’être interroguée.
Il faut également distinguer les fonctions du travail à domicile. Un exercice peut permettre à l’élève de s’entraîner après l’assimilation d’une notion en classe. Une lecture peut développer la compréhension et enrichir le vocabulaire. Une recherche peut servir de préparation à un cours. Une activité d’observation peut faciliter le lien entre les apprentissages scolaires et la vie quotidienne. À l’inverse, certains devoirs ne font que reproduire mécaniquement ce qui a déjà été vu en classe.
Le critère de l’âge
La réflexion doit aussi tenir compte de l’âge de l’enfant. Ce qui peut être utile pour un élève de troisième ne l’est pas nécessairement pour un élève de CP. Chez le jeune enfant, les priorités sont d’abord le développement du langage, de la motricité, de la curiosité, de l’autonomie, de la socialisation et du plaisir d’apprendre. Le domicile ne doit donc pas devenir une seconde salle de classe, ce qui ne signifie pas qu’il ne puisse pas y avoir des activités hors de l’école, bien au contraire. Lire une histoire avec son enfant, échanger avec lui, cuisiner ensemble, compter des objets, observer la nature ou jouer à un jeu de société sont autant d’activités qui contribuent au développement de compétences essentielles. Le domicile peut être un espace d’apprentissage riche, sans nécessairement reproduire les méthodes de l’école.
L’escalade des cours particuliers
Les devoirs posent aussi une question d’équité. Tous les élèves ne rentrent pas chez eux dans les mêmes conditions. Cette différence peut aller plus loin lorsque l’enfant éprouve régulièrement des difficultés pour faire ses devoirs ; la famille cherche alors une solution et se dessine progressivement le recours aux répétiteurs et aux cours privés, qui deviennent une véritable industrie. Les cours particuliers ne constituent pas en eux-mêmes un problème. Un élève qui éprouve ponctuellement une difficulté peut parfaitement bénéficier d’un accompagnement personnalisé. Le problème apparaît lorsque le soutien extérieur devient presque indispensable pour réaliser le travail scolaire ordinaire. Un cercle vicieux peut alors s’installer : des devoirs nombreux ou difficiles engendrent des difficultés, ces difficultés entraînent le recours à un répétiteur et le soutien scolaire devient alors une charge régulière pour la famille, sans garantir pour autant une efficacité pédagogique.
Dans certaines familles, la journée de l’élève se prolonge bien après les heures de classe, ce qui pose un souci de rythme biologique et d’équilibre. Le recours au cours particulier doit rester une réponse adaptée à un besoin précis et non le prolongement payé de l’école. Lorsque les difficultés sont trop importantes pour que l’élève puisse réaliser seul le travail demandé, la première réponse devrait être pédagogique, comme la differentiation en classe, l’accompagnement ciblé, la remédiation, le tutorat ou tout autre dispositif de soutien au sein de l’établissement.
L’intelligence artificielle, nouveau facteur déterminant
Une autre transformation majeure nous oblige aujourd’hui à repenser la question des devoirs : l’arrivée de l’intelligence artificielle générative. Un élève peut désormais recourir à des outils d’IA pour obtenir une explication, résoudre un problème, rédiger un texte, traduire un document, corriger une production ou répondre à une série de questions en quelques secondes. Un devoir consistant à rédiger chez soi un texte standardisé peut aujourd’hui être largement produit par une IA, une suite d’exercices répétitifs peut être résolue rapidement, une traduction peut être générée automatiquement. Dans ces conditions, certaines formes traditionnelles de devoirs perdent une partie de leur valeur pédagogique. L’IA devrait nous pousser à concevoir des devoirs plus exigeants sur le plan intellectuel et il devient plus pertinent d’exiger de l’élève qu’il explique son raisonnement, défende un choix, commente une source, confronte plusieurs réponses, réalise une observation personnelle ou présente oralement ce qu’il a compris. Autrement dit, il faut privilégier ce qui permet de vérifier la compréhension et le raisonnement plutôt que la simple production d’un résultat.
Cette évolution peut aussi conduire à déplacer certaines pratiques vers la classe, où l’enseignant peut observer le raisonnement de l’élève, l’accompagner et utiliser lui-même l’intelligence artificielle comme outil pédagogique. L’objectif n’est pas de se mettre en guerre contre la technologie, mais d’apprendre à l’utiliser sans renoncer à ce qui fonde la valeur de l’apprentissage humain : comprendre, raisonner, créer, exercer son jugement et être capable d’expliquer ses gestes.
La place des parents
La question des devoirs nous conduit enfin à réfléchir au rôle des parents. Il est normal qu’un parent accompagne son enfant, mais il serait inquiétant que la réussite scolaire dépende de sa capacité à refaire le cours à la maison. Quand les parents se voient obligés d’expliquer une notion mal comprise, de corriger les exercices ou de rechercher des ressources pour aider leur enfant à terminer son travail, quelque chose doit être interrogé. Les parents doivent accompagner, encourager, questionner et valoriser, mais ils ne devraient pas se substituer à l’enseignant. De même, le répétiteur ne devrait pas devenir celui qui permet systématiquement à l’élève de comprendre ce qui n’a pas été acquis en classe.
Une évolution nécessaire
Nous l’avons vu, il ne s’agit pas de supprimer les devoirs, mais de les transformer. On pourrait opter pour une transition progressive d’une culture du « devoir donné » à une culture du « travail personnel utile ». Chaque activité devrait en effet avoir un objectif pédagogique clairement identifié. La quantité devrait s’ajuster à l’âge et à la charge scolaire globale. Le travail devrait favoriser l’autonomie et diversifier ses formes — lecture, entraînement, recherche, observation, préparation, création, réflexion et projets.
Sans imposer un cadre horaire rigide, il est possible d’établir quelques repères par cycle sur la nature, la quantification et les objectifs du travail à domicile. L’objectif n’est pas de bureaucratiser les devoirs, mais de redonner du sens à ce qui est demandé.
L’école du XXIe siècle ne peut plus se contenter d’accumuler des exercices. Elle doit apprendre aux élèves à apprendre, ce qui suppose parfois de travailler moins, mais mieux, de délivrer moins d’exercices mais de meilleurs exercices, et de remplacer certaines tâches répétitives par des activités qui exigent de comprendre, de chercher, de réfléchir et de créer. Les devoirs à la maison ne doivent donc pas disparaître, mais évoluer. Le véritable enjeu n’est pas de savoir combien de temps un enfant passe à son bureau après l’école, mais ce qu’il devient capable de faire grâce à ce temps. C’est à cette condition que le devoir cesse d’être une simple prolongation de la journée scolaire pour devenir ce qu’il devrait toujours être : un outil au service de l’apprentissage, de l’équité et de l’autonomie.