Rien ne semblait le destiner à devenir artiste. Son retour au Sénégal, en 1989, après des années passées en Mauritanie, a discrètement renversé le cours de son destin. Les bouleversements de l’époque et les contraintes du retour l’ont peu à peu guidé vers une passion artistique. Aujourd’hui âgé de 71 ans, Lamine Sarr a fait du quai de Podor son atelier à ciel ouvert, où le fleuve et la vie publique deviennent ses outils et son cadre de travail.
Entre le fleuve, les pirogues et les passants, il façonne depuis de nombreuses années une œuvre qui résume à elle seule son attachement au territoire : Kemaan gui (le mystère). Il s’agit d’une sculpture monumentale, taillée directement dans un caïlcédrat historique, arbre offert par la municipalité dès 1997. Commencée la même année, la création est tombée en dormance pendant plus de vingt ans avant que Lamine Sarr ne reprenne les travaux en décembre 2023. Depuis, l’artiste originaire de Podor s’efforce de la mener à terme, malgré l’âge et un corps qui rend l’effort de plus en plus ardu.
Une sirène. Des bras qui s’étendent comme une chevelure. Une chevelure qui n’en est pas vraiment une: c’est le fleuve, qui coule jusqu’à son embouchure. Une pirogue, un pagailleur et un harponneur. Voilà l’ensemble de l’œuvre de Lamine Sarr condensé en une image unique. Il l’a nommée Kemaan gui (le mystère). Un nom qui dit tout: l’eau, la pêche, la pirogue, l’homme du fleuve, et cet imaginaire qu’on ne sculpte jamais entièrement, qu’on effleure seulement. Le quai de Podor est devenu son atelier vivants.
Mais c’est surtout devenu son pari: que son nom et sa vision du fleuve perdurent, longtemps après lui, dans les archives de la ville. Pas de pierre, pas de métal. Un arbre. Un caïlcédrat monumental, que la municipalité lui offre en 1997. Il s’attaque au bois dès cette année-là. Puis le temps passe et le chantier dort, avant de se réveiller en décembre 2023.
Pour exprimer son ambition, Lamine Sarr convoque des géants: Bartholdi et sa Statue de la Liberté, Eiffel et sa tour, Carl Jacobsen et sa Petite Sirène de Copenhague. Ce qui le touche chez eux n’est pas la taille de leurs œuvres, mais leur capacité à traverser les époques. Ils ont dépassé leur époque, leur fonction, leur propre disparition, pour devenir des repères intemporels.
« S’ils peuvent le faire, nous aussi on peut », affirme Lamine Sarr. Il ne copie personne. Il emprunte leur audace, pas leurs formes, afin de bâtir quelque chose qui demeure, qui appartienne à un lieu, qui traverse les générations sans demander l’autorisation. Podor n’a pas de rochers propices pour ce genre d’œuvre. Peu importe.
« S’il y avait des rochers, je les aurais utilisés. Mais nous avons un caïlcédrat », assure-t-il. Alors l’arbre devient à la fois matière, monument et mémoire. Pour comprendre comment un homme peut défier le temps avec un arbre, il faut remonter le fleuve jusqu’à l’autre rive.
À 71 ans, Lamine Sarr porte le fleuve dans son histoire même avant de le sculpter. Après l’école primaire et l’école coranique à Podor, il rejoint la Mauritanie. Un pays d’accueil, pas un exil. Sa mère est originaire de Mbagne, de l’autre côté de l’eau. Il y reste de nombreuses années.
À Podor, dans son quartier de Mbodiène, il n’a jamais eu l’impression de quitter son foyer en partant là-bas. « Même peuple, les familles sont divisées par le fleuve », dit-il. Une frontière naturelle, pas une frontière ordinaire. « Nous sommes des citoyens de la Vallée », rappelle-t-il, et Boghé l’a accueilli pleinement.
Puis 1989 arrive, et tout bascule. Les événements rompent les liens entre Sénégalais et Mauritaniens de la vallée. Sa famille d’accueil demeure, lui rentre. À Podor, il tente de reprendre la boulangerie familiale autrefois prospère. Aujourd’hui à bout de souffle, sans certification, incapable de faire face à la concurrence.
Avant l’arbre, il y eut les pirogues
Il change de cap. Le bâtiment, ensuite. Deux années se passent, et la maladie de son père referme cette porte également. Ses frères sont là, mais c’est lui qui revient et demeure auprès de lui. Un « vadrouilleur », se décrit-il lui-même. Celui qui part chercher ailleurs, puis revient lorsque nécessaire. La boulangerie est fermée, le bâtiment saturé. Il ne lui reste qu’une chose à tenter. Une chose qu’il connaît depuis l’enfance, sans jamais l’avoir prise au sérieux: l’art.
Rien de tout cela n’est venu d’un seul coup. En 1992, une rencontre change tout. Hamady Sy, menuisier et sculpteur, lui glisse un ciseau à bois dans la main. Lamine Sarr possédait déjà l’œil, mais il n’avait encore jamais maîtrisé le geste. Il l’apprend désormais. Une passion d’enfance devient un métier. Il commence par sculpter de petites pirogues, puis tout ce qui touche à la pêche. Ses premières pièces, il les offre: de petites embarcations en bois, des cadeaux pour son entourage. Personne n’y croyait vraiment.
On le regarde comme un homme qui s’est perdu dans une lubie sans avenir. Puis un maire de Sézanne, dans le Nord-Pas-de-Calais, achète une pièce pour trente mille francs CFA. À l’époque, c’était une fortune. Mais pour lui, l’argent passe au second plan face à ce que cette vente peut changer: d’un caprice naît une activité nommée, valorisée, porteuse d’un avenir. Un séminaire à Thiès confirme cette orientation et il y rencontre Dominique Barbe.
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On lui dit, sans détour, qu’il n’est pas un sculpteur, mais simplement un pêcheur qui bricole. Il encaisse et persévère. Il change de matière. Il récupère l’aluminium, le fer, des carreaux cassés, tout ce que les autres jettent. De ces restes, il tire des pièces qu’il conserve comme des trésors. Peu à peu, une idée grandit, trop vaste pour tenir sur une étagère: sortir de l’objet et faire du monument. « Je ne voulais pas faire comme tout le monde », déclare-t-il.
Il ne s’agit pas de pièces que l’on déplace et que l’on range dans un coin, mais d’œuvres plantées dans l’espace public, ancrées dans la mémoire collective. Il avait commencé une sculpture pour le naufrage du Joola. Un accident, une convalescence, et l’œuvre a disparu. Comme tant d’autres, perdue en chemin au fil des années. Mais l’idée du monument n’a jamais lâché prise. Et c’est elle qui, des années plus tard, prendra la forme d’un caïlcédrat sur le quai de Podor.
Depuis que le chantier a repris, le quai n’est plus tout à fait le même. Les gens s’arrêtent. Certains observent en silence, d’autres lui donnent des surnoms. Lamine Sarr le sait: l’entreprise est longue, et son corps n’est pas toujours en accord avec ses projets. Mais il ne s’agit plus uniquement de finir une sculpture. Il veut que l’œuvre demeure.
Achever « Kemaan gui », puis recommencer ailleurs, autre chose. Un rêve tenu en une ligne, mais qui pèse lourd: que l’histoire se souvienne qu’il a réussi. « Connaître son ambition est le premier acte de courage », avoue-t-il. La reconnaissance viendra ensuite. Ce qui compte, c’est que l’œuvre tienne dans le paysage de Podor, dans la mémoire des générations futures. « Comme cela va rester dans les annales de l’histoire, cela me suffit », se réjouit-il.
Sur le quai, un vieux caïlcédrat devient, lentement, une œuvre. Et dans ce bois, Lamine Sarr s’efforce de retenir ce que le fleuve, lui, ne retient jamais: la mémoire d’un peuple, mais aussi les gestes des pêcheurs, le mouvement de l’eau, et une certaine idée de la Vallée.