Il est à peine 9 heures passées et déjà les pieds s’enfoncent dans la terre humide. Dans les vallées du Centre de recherches agricoles (Cra) de Djibélor (département de Ziguinchor), des femmes restent penchées sur les jeunes plants de riz. À quelques mètres, les techniciens scrutent les parcelles, gèrent l’irrigation et observent les signes de salinité. Ici, rien n’est laissé au hasard. Dans ces espaces, chaque variété passe par des tests, est sélectionnée et est multipliée avant d’être envoyée vers les coopératives agricoles.
ZIGUINCHOR ‒ Mardi 1er septembre 2026. Le soleil prend possession des vallées de Djibélor (dans le département de Ziguinchor). L’air garde encore ce souffle humide typique des matinées casamançaises. En s’éloignant de la route, les bruits du centre urbain s’estompent et le paysage s’ouvre. Du vert partout ! Des parcelles de riz finement tracées, des diguettes, des rigoles, des flaques et, au milieu, des silhouettes penchées sur le sol. Ce sont les femmes qui avancent, lentement, presque au même tempo. Une main saisit les jeunes plants, l’autre les enfonce dans la terre. Puis elles se déplacent de quelques centimètres et recommencent.
Un geste. Puis un autre. Le même geste répété des centaines de fois. Pour réussir le pari de l’expérimentation des semences, le Cra de Djibélor bénéficie d’un soutien financier dans le cadre du Programme de compétitivité de l’agriculture et de l’élevage au Sénégal (Pcae), mis en œuvre par le ministère de l’Agriculture. À première vue, ces parcelles ressemblent à s’y méprendre à une rizière traditionnelle. Pourtant, derrière cette apparente simplicité se cache un travail scientifique particulièrement méticuleux. « Ce que vous observez ici constitue le premier maillon de la chaîne semencière. Nous œuvrons sur les générations G1, G2 et G3. Le G désigne la génération. La G1 est le premier niveau, celui où nous assurons la sélection conservatrice, le maintien des caractéristiques des variétés et la production des semences de pré-base », explique Jeannot Diatta, expert en sélection variétale au Centre de recherches agricoles de Djibélor à Ziguinchor. Il parle debout au bord des parcelles. Derrière lui, les jeunes plants paraissent encore minuscules.
Pourtant, tout part bien ici. Avant les champs des producteurs. Avant les sacs de semences. Avant les récoltes, tout commence dans ces petites parcelles où chaque variété est observée, contrôlée et multipliée. « En G1, nous travaillons sur des parcelles de 100 mètres carrés, c’est-à-dire 10 mètres sur 10. Ce sont de petites superficies car nous sommes encore au premier niveau. Ensuite, en G2, les superficies s’étendent jusqu’à environ 1 250 mètres carrés. Et en G3, nous pouvons atteindre 5 hectares », détaille le technicien.
À Djibélor, la spécificité ne réside pas dans les grandes installations d’irrigation comme dans la vallée du fleuve Sénégal. Ici, le ciel est un acteur à part entière. La pluie guide le travail. « Notre particularité est que nous opérons dans un système purement pluvial. Nous dépendons donc essentiellement des précipitations. C’est différent de Saint-Louis, où nos collègues œuvrent davantage dans un cadre irrigué. Ici, nous produisons des semences adaptées aux conditions de riziculture pluviale propres à la Casamance », précise Jeannot Diatta. Cette année, pour le moment, le ciel n’entrave pas les chercheurs. « Pour l’instant, les précipitations restent dans les moyennes habituelles. Nous ne sommes pas en déficit. Les données météorologiques dont nous disposons indiquent que nous sommes dans les normes », assure-t-il. Mais dans ces vallées, chaque jour compte. La campagne a démarré il y a environ deux semaines. Il faut désormais achever la mise en place des parcelles.
Ici, c’est la pluie qui donne le tempo
« Nous devons normalement terminer la mise en place cette semaine, au plus tard avant le 10 septembre. Il faut respecter ce calendrier pour permettre aux différentes variétés d’achever leur cycle, car certaines ont des durées plus courtes et d’autres plus longues », explique l’expert en sélection variétale. À quelques mètres, le travail continue. Le tracteur a déjà roulé. La machine a préparé le terrain. Mais le dernier mot revient toujours aux femmes. Adèle Diatta fait partie du groupe. Elle connaît ces parcelles depuis plusieurs années. « Cela fait environ six ans que je travaille ici. Quand je suis arrivée, d’autres femmes étaient déjà là. Nous débutons par le semis direct, puis nous répandons la matière organique, nous retirons les mauvaises herbes et nous replantons le riz. Ensuite, pendant la croissance, nous venons désherber régulièrement », raconte-t-elle. Puis elle replonge les mains dans la terre. « Nous avons commencé à travailler dans ces champs dès le mois de mars, notamment avec l’apport des feuilles de manguier dans les vallées, ce qui contribue à améliorer la fertilité des sols. Pour le repiquage, nous commençons à 8 heures et travaillons jusqu’à 14 heures », poursuit Adèle Diatta.
À quelques parcelles de là, Siméon Bassène nous accueille. Responsable de la production de semences au Cra de Djibélor, il connaît chaque recoin de la station. Il montre les parcelles du doigt. « Cette station couvre 25 hectares. Nous y menons à la fois des expérimentations et la production de semences de pré-base. Pour les générations G2 et G3, nous avons la BG 90, la War 77 et la Roc 5, chacune d’entre elles disposant d’un hectare, ainsi qu’environ trois quarts d’hectare pour la War 1 », précise-t-il. Le repiquage est terminé. Mais certains plants ont disparu. Il faut recommencer. « Nous avons fini le repiquage. Actuellement, nous effectuons un re-semis pour remplacer les plants qui n’ont pas survécu », annonce-t-il. « Pour l’instant, le tallage n’a pas encore commencé. Si vous revenez dans quinze jours, vous verrez une grande différence. Les plants auront repris et la parcelle sera nettement plus dense », promet Siméon Bassène.
Face au sel, les chercheurs sortent « l’artillerie »
Mais quelque chose préoccupe. Le sel ! Dans certaines zones de la vallée, les traces d’intrusions salines se voient. Quelques plants ont succombé. « Nous avons enregistré quelques mortalités liées aux intrusions salines. Nous avions déjà utilisé du TerraCalco. Maintenant, il faut laisser les plants croître avant d’inonder davantage la parcelle. La lame d’eau exercera une pression et repoussera le sel au-delà de la zone occupée par les racines », précise Siméon Bassène. La lutte contre la salinisation se mène sur plusieurs fronts. Des barrages. Des amendements. Des matières organiques. Une gestion rigoureuse de l’eau. Et surtout, le choix des variétés.
« Pour combattre la salinisation, nous disposons d’abord de moyens physiques, notamment des barrages hydro-agricoles anti-sel. Nous utilisons aussi des amendements calciques comme le TerraCalco, mais aussi le phosphogypse. Les amendements organiques, dont les feuilles de manguier, jouent aussi un rôle important », détaille-t-il. Il ajoute : « Il faut également maîtriser la lame d’eau et choisir les variétés avec soin. Dans les zones salées, on ne peut pas planter n’importe quel riz. Certaines variétés sont particulièrement sensibles à la salinité. Nous privilégions donc des variétés tolérantes comme la Roc 5, la War 1 et la War 77. » Dans ces parcelles, le combat contre le sel ne se résume pas à une histoire de chimie ou d’eau: il s’inscrit aussi dans le patrimoine génétique du riz, la variété agissant comme une arme potentiel.