Une voix. Un timbre. Une présence. Lorsque Dr Massamba Guèye prend la parole, la mémoire remonte à la surface. L’ancestralité, les fables, les mythes, les sagesses se réveillent dans son discours. Ce qu’il raconte n’est pas qu’un simple exercice scénique : il fait de l’oralité une idée, une esthétique et un mode de transmission. Portrait d’un gardien de mémoire.
Sa voix, à l’image de sa stature, captive immédiatement l’attention. Ses gestes, son regard franc, ses lunettes, son sourire — et surtout cette écharpe noire, toujours nouée autour du cou, qui ponctue sa silhouette comme une marque familière. « Cette écharpe m’enveloppe et me protège, et elle me rappelle sans cesse que je suis au service de la mémoire, de la beauté et de la vérité des anciens », affirme-t-il.
Pour lui, l’écharpe symbolise l’humilité du passeur : s’effacer derrière la parole que l’on porte. « Dans nos traditions, le vêtement ou le signe distinctif du conteur et du communicateur traditionnel attire l’attention non pas sur l’homme, mais sur la sacralité de sa mission ».
La forme du symbole, avec ses courbes sinueuses, constitue une image riche de sens : autant de codes sémiotiques et de déclinaisons esthétiques. « Au sujet de la manière dont l’écharpe se présente, certains aspects ne peuvent être dévoilés en public », reconnaît-il. Mais il précise : « Le noir est la matrice qui donne naissance à toutes les couleurs, l’obscurité fertile d’où jaillit la lumière. Pour moi, porter cette écharpe est un geste d’ancrage, de sobriété et de mémoire ».
Lui, c’est Dr Massamba Guèye. Une voix douce, distincte, qui retient l’oreille. Né à Koki, dans la région de Louga, à l’aube des indépendances, il convoque les ancêtres et fait resurgir une Afrique que la modernité voudrait parfois reléguer au loin de la mémoire. Mais derrière le conteur adulé des scènes se cache un homme de science, de lettres et de transmission.
Chercheur, écrivain, poète, critique littéraire, directeur artistique et ardent défenseur du patrimoine immatériel, il a fait de la parole un territoire d’action. Il œuvre dans ce domaine depuis des décennies. Sur scène, nul décor sophistiqué : l’essentiel tient dans un instrument aussi ancien que l’humanité : la voix. Il sait provoquer le rire, semer l’inquiétude, suspendre une phrase au bord du silence avant de la laisser choir comme une pierre dans l’eau.
Le conte comme héritage
Pour lui, le conte africain n’est pas une curiosité destinée aux visiteurs de passage. Il représente une manière de penser, une école de sagesse, un lieu de transmission et une façon de lire le monde. « Concevoir le développement sans la culture, c’est arracher les racines d’un arbre et lui demander encore des fruits », lance-t-il.
Docteur de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Massamba Guèye, teint noir, a choisi de placer la recherche au cœur de sa relation à la culture. Il ne se contente pas de raconter des histoires : il les replace dans leur contexte et s’interroge sur ce qu’elles disent des sociétés qui les ont produites.
Il faut imaginer une Afrique avant les bibliothèques, avant les écrans. Une Afrique où la mémoire avait des visages. Les anciens enseignaient sans avoir besoin de se présenter comme des leçons. On y apprenait la prudence avec le lièvre, la démesure avec le roi, la ruse avec l’animal le plus inattendu. Le conte était une bibliothèque vivante.
L’ex-directeur du Théâtre national Daniel Sorano s’emploie précisément à préserver cette bibliothèque. Mais il ne regarde pas le passé avec nostalgie. Il cherche plutôt à empêcher qu’il soit condamné à disparaître. C’est tout le sens de « Kër Leyti », la Maison de l’Oralité et du Patrimoine, qu’il a fondée en 2009.
Le directeur de ce temple, Abou Soumaré, témoigne d’un homme profondément attaché à l’humain et aux valeurs, un homme dont le cœur est tourné vers les autres : « Pour moi, il est un père et un maître. Je lui dois tout ce que je sais ».
Le surnom lui colle à la peau : « La Bouche de l’Afrique ». Il pourrait faire sourire, s’il ne correspondait aussi étroitement à son parcours. Depuis des années, sa voix franchit les frontières. Elle résonne dans de nombreux pays d’Afrique, mais aussi en Europe et en Amérique.
Sur les scènes internationales, l’initiateur de la « Grande Nuit du conte » ne vient pas seulement représenter le Sénégal. Il apporte un continent dans la voix. Il existe toutefois une autre dimension de Dr Massamba, moins visible sur scène. L’homme de transmission est aussi un homme d’engagement. Son parcours institutionnel témoigne d’une volonté d’ouvrir la culture au-delà des cercles artistiques.
Ancien expert artistique de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) auprès de la Commission internationale du théâtre francophone, il a également été coordonnateur national du projet sous-régional « Multiculturalité et Plurilinguisme », consacré à la collecte des contes et à l’élaboration de manuels multilingues. Il a aussi assumé des fonctions de conseiller technique à la Présidence de la République du Sénégal.
Mais les titres institutionnels ne suffisent pas à expliquer son parcours. Derrière les fonctions, il y a une fidélité. Fidélité à la parole. Fidélité à la culture. Fidélité, surtout, à l’idée que les peuples doivent pouvoir raconter eux-mêmes leur histoire.
« La parole est une responsabilité sacrée »
Sa fille, Waly, appelée aussi Mame Diarra Guèye, ne voit pas seulement un père porteur de valeurs éminentes, mais un passeur de mémoire. Quel héritage ? Une œuvre dédiée au patrimoine, une parole maîtrisée, une fidélité fondamentale : « Chez lui, la constance atteint l’ascèse ; la rigueur, l’éthique. Une présence qui va au-delà de l’intime ».
Depuis 2000, une autre voix du conteur accompagne les auditeurs. Avec l’émission bilingue « Contes et légendes », diffusée sur Rsi, il prolonge le travail entamé sur les scènes. Ici, il n’y a plus de regard. Il faut faire naître les images uniquement avec les mots. Et Massamba Guèye maîtrise cette alchimie, tel un journaliste de radio.
Chez l’auteur de « Viatique pour se muscler la tête » et « Art oratoire : auto-régénérescence du conte », l’écriture occupe également une place essentielle. L’écrivain observe les mots sous un angle différent de celui du simple conteur. Il en dissèque les nuances tout en savourant son mafé préféré.
Les distinctions abondent. Chevalier de l’Ordre national du Lion, officier de l’Ordre national du Mérite, lauréat du Prix spécial international de la promotion de l’oralité en 2022, détendeur du Micro d’or du meilleur conteur sénégalais : les honneurs viennent saluer un itinéraire dont la particularité dépasse les frontières du spectacle.
Vêtu d’honneurs et de valeurs, Massamba Guèye porte l’héritage paternel. De Dahra à Koki, en passant par Boulal et Thiambène Kadior, avec Ouakam comme étape durant les vacances, il a grandi au contact des terres et des hommes. Koki demeure son royaume d’enfance. Il y revient, agit, donne, souvent sans bruit ni signature.
« Massamba Guèye est un homme sociable. Il fait beaucoup pour les autres, parfois sans vouloir que son nom apparaisse. C’est l’humain. Un homme de foi », témoigne Gana Kassé, habitant du même village.
Mais, au terme d’une œuvre, lorsque sa voix se sera tue, il ne revendique ni monuments ni statues. Pas plus la gloire. Il espère seulement être reconnu comme « un passeur fidèle et un bâtisseur de ponts ». Cette formule lui ressemble : elle exprime l’homme mieux que les titres.
Alors, que souhaiterait-il que le monde retienne de sa propre voix ? « La parole est une responsabilité sacrée », affirme-t-il. Il n’a jamais recherché le bruit mais le sens. Il prône la dignité et le beau, « nay rafet », jusque dans les gestes les plus ordinaires. Quand le verbe s’éteindra, que restera-t-il de son écho : « Ma voix n’était qu’un instrument. La vraie musique, c’est l’humanité que nous avons su éveiller chez l’autre ».