Fermes intégrées, chaînes de pépinières et transformation à l’échelle locale : l’objectif est désormais de convertir les performances commerciales de 2025 en emplois, revenus paysans et valeur ajoutée durable.
Au Sénégal, l’anacarde ne peut plus être envisagée comme une simple culture de rente destinée à l’exportation brute. L’exercice 2025 confirme qu’elle s’est installée comme un actif commercial majeur: 118 914 tonnes de noix brutes ont été exportées pour un montant avoisinant les 92 milliards de FCFA. Toutefois, le vrai défi consiste à convertir cette performance en revenus paysans plus importants, en emplois dans les zones rurales, en capacités industrielles et en souveraineté alimentaire. Cette ambition se déploie sur le terrain grâce au Cadre régional de concertation des acteurs de la filière anacarde de Ziguinchor (CROFAZ), dirigé par son président Demba Diémé, qui impulse des initiatives de structuration de la production, de fermes intégrées et de renouvellement de la base productive. Cette tribune participe à la mise en lumière de la filière, en collaboration avec le président Diémé, afin de mieux faire connaître son potentiel économique et d’alimenter le plaidoyer en faveur d’une stratégie nationale plus ambitieuse. Je suis convaincu que la Casamance peut devenir le laboratoire d’un modèle où l’anacarde renforcerait la souveraineté alimentaire du pays.
Le vrai gisement n’est plus seulement dans la noix, mais dans le système productif
Nos travaux antérieurs sur la filière convergent vers un diagnostic clair : le potentiel du cajou sénégalais est moins freiné par l’absence de marchés que par une base productive fragilisée, marquée par le vieillissement des vergers, le manque d’encadrement technique, les difficultés de financement et, surtout, un niveau de transformation locale très faible. Le ministère estimait en juin 2026 que moins de 3 % de la production était transformée sur place. En mai 2025, l’objectif affiché par le secteur public était de transformer au moins la moitié de la production dans un horizon de cinq ans ; l’objectif communiqué en juin 2026 parle désormais de 30 % sur cinq ans. Au-delà des chiffres, l’orientation économique est sans ambiguïté : la prochaine étape vise à accroître la valeur ajoutée locale.
Mais cette transformation ne peut pas reposer uniquement sur des usines; elle suppose une matière première régulière, des vergers renouvelés et des producteurs moins vulnérables aux aléas. C’est ici que l’approche du CROFAZ mérite une attention particulière.
Selon les informations obtenues auprès du Président, le CROFAZ met en œuvre dans la région des projets pilotes de fermes intégrées associant l’anacarde à d’autres cultures. L’idée économique est solide: ne plus considérer l’anacardier comme une monoculture isolée, mais comme l’ossature d’une exploitation paysanne diversifiée. Pendant la montée en production du verger, d’autres cultures adaptées peuvent amener des aliments et des revenus, tandis que l’anacarde procure une rente agricole. Cette diversification réduit la vulnérabilité des ménages face aux chocs de prix et aux aléas climatiques.
Fermes intégrées et pépinières : deux réponses à un même risque
La seconde innovation du CROFAZ vient en complément de la première. En collaboration avec les partenaires WEECAP et PACAS, l’organisation soutient la production de pépinières dans plusieurs zones de la Casamance afin d’élargir l’accès des exploitants à des plants jeunes et de favoriser le renouvellement des vergers. Cette dimension est stratégique. Une filière qui entend doubler ses volumes, alimenter des unités de transformation et sécuriser ses exportations ne peut pas rester dépendante de plantations vieillissantes et de rendements faibles.
Le duo « ferme intégrée–pépinière » établit une logique de production durable, car la pépinière accroît le capital productif à long terme, tandis que la diversification renforce la résilience des revenus. C’est l’articulation indispensable pour une économie paysanne: investir sans mettre en péril la sécurité alimentaire présente au profit d’une rentabilité future.
Cette approche s’inscrit directement dans la Stratégie de souveraineté alimentaire du pays pour la période 2025-2034. L’agriculture et l’industrie agroalimentaire constituent les moteurs de croissance du Sénégal à l’horizon 2050, et le pays cherche simultanément à produire davantage, créer des emplois et des revenus décents, réduire la dépendance alimentaire et mieux préserver les ressources naturelles. La stratégie rappelle aussi que 909 000 ménages tirent leurs revenus du secteur agricole et que la dépendance aux importations alimentaires constitue une vulnérabilité majeure. Dans ce cadre, une ferme casamançaise qui produit à la fois une culture de rente exportable et des productions alimentaires ou complémentaires n’est pas un retour à l’agriculture de subsistance; c’est une forme moderne de souveraineté productive.
De l’exportation brute à une chaîne de valeur beaucoup plus large
Les performances commerciales de 2025 doivent être interprétées comme un point de départ et non comme un aboutissement. À l’heure actuelle, la noix brute quitte le pays alors que l’essentiel de sa valeur industrielle potentielle demeure non exploitée. La transformation en amandes suppose des étapes telles que le tri, le décorticage, le séchage, l’emballage, le contrôle qualité, la logistique et le marketing. La noix peut servir à la fabrication de jus, de confitures, de vinaigres ou d’autres produits agroalimentaires. Les coques, sous réserve d’équipements et de normes adaptées, peuvent être valorisées à des fins énergétiques ou industrielles. Chaque étape ajoutée réalisée au Sénégal transforme un flux d’exportation en salaires, en marges pour les PME, en recettes fiscales et en apprentissage industriel.
L’impact sur l’emploi peut être considérable. Pour 2026, les acteurs institutionnels de la filière estiment qu’environ 130 000 producteurs exploitent quelque 300 000 hectares. Une stratégie de renouvellement des vergers crée des besoins pour les pépiniéristes, les techniciens, les transporteurs et les ouvriers agricoles. La transformation engendre des emplois industriels et semi-industriels, avec une prédominance féminine et jeune. Les fermes intégrées donneront naissance à des activités de production, de stockage et de commercialisation. Ainsi, l’anacarde peut devenir le cœur d’un écosystème économique rural.
Sur le plan de la balance commerciale, le potentiel de gain est double. D’une part, une production plus forte et mieux valorisée accroît les recettes d’exportation. D’autre part, la diversification des fermes peut contribuer, à leur échelle, à accroître l’offre alimentaire locale et à réduire certaines dépenses d’approvisionnement des ménages. L’effet macroéconomique devient alors plus important, car la filière apporte des devises tout en renforçant la sécurité économique du territoire.
Le CROFAZ et le leadership de Demba Diémé : une gouvernance territoriale à consolider
Cette transformation nécessite une gouvernance de proximité. Le CROFAZ se situe à l’interface des producteurs, des transformateurs, des collectivités, des chercheurs et des pouvoirs publics. Les partenariats avec des institutions universitaires et les projets de recherche appliquée démontrent une volonté de rapprocher les solutions techniques des réalités de terrain, notamment en matière de résilience climatique, de pertes post-récolte, de qualité, de stockage et de valorisation des sous-produits.
Dans cette logique, le leadership de Demba Diémé mérite d’être particulièrement mis en avant. À la tête du CROFAZ, il contribue à maintenir la filière dans le débat économique, à rapprocher les acteurs et à soutenir des initiatives concrètes en faveur d’une production durable. Son action en faveur des fermes intégrées, des pépinières, d’un meilleur financement, d’une commercialisation mieux structurée et de la réduction des contraintes logistiques participe à la construction d’une vision plus cohérente de la chaîne de valeur. L’enjeu est désormais de transformer ces initiatives et ce plaidoyer en programmes reproductibles à grande échelle, avec des références de rendement, de coûts, de revenus, de pratiques culturales et de résilience qui puissent être diffusées village après village.
L’État devrait accompagner cette logique par un programme cohérent de renouvellement des vergers, de conseils agricoles, de financements saisonniers et d’investissements, de stockage, de certification et de transformation. Les 90 milliards de FCFA d’investissements annoncés en 2026 pour les agropoles et la relance de l’anacarde en Casamance peuvent contribuer à la mise en place d’une partie des infrastructures industrielles. Mais l’agropole ne remplacera jamais le verger. Le succès dépendra de la liaison entre l’usine et l’exploitation familiale, entre la zone industrielle et la pépinière, entre le financement bancaire et le calendrier agricole.
Faire de l’anacarde une politique de souveraineté, pas seulement une campagne commerciale
Le Sénégal dispose aujourd’hui d’un signal clair sur le marché : la demande est là et la filière a démontré sa capacité à générer des recettes d’exportation importantes. Il dispose aussi d’une stratégie nationale qui place l’agriculture, l’agroalimentaire, l’emploi et la souveraineté au cœur de la transformation économique. Ce qui manque encore, c’est le passage systématique de ces deux réalités vers une architecture territoriale productive.
C’est pourquoi l’expérience portée par le CROFAZ mérite d’être consolidée et évaluée avec rigueur. La ferme intégrée réduit le risque du producteur; la pépinière renouvelle le capital agricole; la transformation locale crée de la valeur et des emplois; l’agropole fournit l’infrastructure; la recherche améliore la productivité et l’adaptation au climat. Ensemble, ces éléments peuvent faire de la Casamance non seulement le principal bassin de l’anacarde sénégalaise, mais aussi un laboratoire de l’économie paysanne moderne. Cette économie nourrit, exporte, transforme, protège les ressources et conserve davantage de richesse sur le territoire.
La souveraineté économique se mesure non seulement à ce que possède un pays, mais à sa capacité à convertir ses ressources en revenus durables, en emplois et en sécurité collective. Pour le Sénégal, l’anacarde offre précisément cette opportunité.