Plusieurs lutteurs ont laissé leur empreinte dans l’arène par leurs exploits avant d’inventer une autre voie ou de se reconvertir après leur carrière sportive. La rubrique « Que sont-ils devenus ? » retrace les trajectoires post-carrière. Aujourd’hui, focus sur Mamadou Diouf « Sogas », ancien lutteur de Pikine devenu boucher professionnel au sein de la Sogas.
Dans le domaine de la lutte, il est encore, et cela demeure vrai, remarquable de rencontrer un lutteur qui évolue sous son nom civil. À moins qu’il ne s’agisse de lutte traditionnelle sans frappe, où les instances dirigeantes utilisent les identités réelles des athlètes. En général, la majorité des lutteurs portent un surnom. Or Mamadou Diouf n’a pas suivi cette logique.
Au départ, on l’appelait Mamadou Diouf Pikine, afin de marquer son appartenance à l’écurie Pikine Mbollo. Puis, il devient Mamadou Diouf « Sogas ». Le nom Séras renvoie à l’origine à la Société d’exploitation des ressources animales au Sénégal. Cette appellation est surtout restée associée au secteur des abattoirs de Dakar, localisés à Pikine, sur la route de Rufisque.
Aujourd’hui, l’établissement porte le nom de Société de gestion des abattoirs du Sénégal (Sogas), qui a repris la gestion des abattoirs autrefois administrés par la Séras. Comment est-il devenu lutteur ? « J’étais un grand supporter des champions de lutte de l’époque de notre village, Gagué Modi, dans le Foundiougne : Fabi Félir et Bounama Rasta. Je les adorais. En les suivant, très jeune, je rêvais de marcher sur leurs pas une fois adolescent et apte à devenir lutteur », raconte-t-il.
Il était tellement fasciné par le talent de ces deux figures majeures de la lutte de son village qu’il ne supportait pas leurs défaites. « Il m’arrivait même de sangloter », avoue-t-il. Le jeune Mamadou s’ouvre alors à ses grandes sœurs et frères et leur confie son désir de devenir lutteur.
Des « mbapatt » à Dakar
Ces derniers valident son projet. Mamadou se cherche un « nguimb » et parcourt les « mbapatt » pour apprendre les rudiments de sa discipline favorite. Il ne tarde pas à quitter son village. Après quelques années d’apprentissage, il prend la route pour Dakar.
« Quand je suis arrivé à Dakar, j’avais seulement 19 ans. J’ai logé chez l’un de mes aînés, Bouré Diokh. Il a été impressionné par mon potentiel. Bien avant cela, j’avais participé à un grand tournoi de lutte traditionnelle sans frappe dans son village. Il avait été émerveillé par mon talent », raconte-t-il.
Et d’ajouter : « Après le tournoi, il m’a demandé si je luttais déjà à Dakar. Lorsque je lui ai expliqué que je n’étais pas encore dans la capitale sénégalaise pour concourir, il m’a proposé de venir habiter chez lui. Il travaillait à la Séras et s’est engagé à me prendre en charge, tout en me permettant de le retrouver sur son lieu de travail afin que je gagne ma vie sans rompre le fil avec ma passion de lutteur ».
Cette année-là, il avait dominé 13 tournois de lutte sans frappe. Son tuteur, Bouré Diokh, réside à Pikine. Mamadou Diouf vit désormais chez lui. Une fois à Dakar, il poursuit ses bouts de chemin à travers les « mbapatt », de Dakar vers l’intérieur du pays. Déjà présent dans l’entourage, l’ancien lutteur Gana Séras brillait. Mamadou s’y frotte pour évaluer l’étendue de son talent.
« Je l’ai affronté à plusieurs reprises et j’ai eu la chance de le battre à maintes reprises », confie-t-il. À son arrivée à Pikine, il est encouragé par Gana Séras à rejoindre l’écurie Falaye Baldé. Ce fut sa première grande maison sportive. « Lorsque je venais à Falaye Baldé, Ama Baldé était encore un tout petit d’environ 3 ans. Mes coéquipiers étaient Jules Baldé, Thieck, Baboye, Pape Cissé, Eumeu Sène… », raconte-t-il.
Sous les couleurs de l’écurie Falaye Baldé, il poursuit sa carrière en lutte sans frappe et décroche 15 tournois, avec trois finales perdues. En 1998, il rejoint Pikine Mbollo.
« À cette époque, certains promoteurs de lutte parcouraient les écuries afin d’y repérer des lutteurs prometteurs. Lors d’une soirée d’entraînement, Serigne Modou Niang s’est rendu à Pikine Mbollo pour observer nos séances. Pendant ces échanges intenses, j’ai démontré toutes mes capacités techniques contre Baboye, Jules Baldé et d’autres géants qui servaient de sparring-partners. Soudain, Serigne Modou Niang a été impressionné par mon potentiel et a dit à mon staff que je devais être intégré dans l’une de ses prochaines journées de lutte », relate-t-il, fier d’avoir côtoyé des anciens comme Ndiag Diop, Boy Sèye, Malal Ndiaye.
Étant encore loin d’être lutteur de l’arène, il hésitait quelque peu. Mais le patron de Mouniang Productions finit par l’enrôler. Le marché est conclu. Mouniang le fait entrer en scène contre un certain Matar Sylla de Saint-Louis. Mamadou Diouf s’engage en « nguimb » pour relever le défi lancé par ce Matar Sylla, qui avait déjà fait ses preuves en terrassant les grands Malamine Sarr et Makhary Mbengue de Fass.
« J’ai réussi à battre Matar Sylla, puis Makhary Mbengue, Zale Ndiaye, Ibou Ndaffa 2, Balla Diouf, Dolf, entre autres », se souvient-il, le cœur battant de fierté. Après ces performances, il impressionne les spectateurs et se hisse parmi les meilleurs du moment. Son duel avec Matar Sène dit « Rock Mbalakh » est alors scellé.
Le coéquipier de Baboye n’arrive pas à s’imposer. Mamadou Diouf est déclaré vaincu sur décision médicale après une blessure.
Le Claf, puis le clap de fin
Après avoir accompli de grandes prouesses, Mamadou Diouf est recruté par Gaston Productions pour intégrer le Championnat de lutte avec frappe (Claf).
« À ce moment-là, ce sont les amateurs qui interviennent dans les débats radiophoniques des émissions de lutte pour voter les combats. J’ai été choisi plutôt qu’Alioune Sèye 2, car mon palmarès était meilleur. Je me retrouvais dans une poule avec Rock Mbalakh, Tonnerre et Moussa Dioum », raconte-t-il.
Ce qui était passionnant, c’est que Mamadou Diouf accepte d’affronter Tonnerre, autrefois pensionnaire de Pikine Mbollo. Lors de leur combat – après avoir quitté Pikine Mbollo –, il tombe. Puis il cède face à Rock Mbalakh et Moussa Dioum. Après le Claf, Mamadou Diouf, déjà venu rejoindre l’école de lutte Gana Séras, perd face à Ouza Sow, King Kong de Fass.
Après des hautes et des basses, il décide de mettre fin à sa carrière, notamment après sa défaite face à Diagar Diagar. « C’est après ce revers que j’ai pris la décision d’arrêter. J’avais tout tenté sans réussir à l’emporter. C’est à partir de là que je me suis dit que c’était la fin pour moi et qu’il fallait mettre un terme à ma carrière », soutient-il.
Après avoir cessé sa pratique de la lutte, Mamadou Diouf est déjà employé par la Sogas comme boucher professionnel. Un métier qu’il n’a jamais abandonné, même lorsqu’il percevait des millions de FCFA grâce à la lutte. On se souvient qu’il avait empoché 20 millions de FCFA pour un total de trois combats dans le Claf de Gaston Mbengue. « Je n’avais pas tout utilisé dans la préparation de mes combats, puisqu’une belle construction m’attendait dans mon village », précise-t-il sans prétention.
Aujourd’hui, Mamadou Diouf est entraîneur adjoint de l’école de lutte Gana Séras de Pikine, aux côtés de son aîné Gana Séras lui-même. Chef de famille, père de plusieurs enfants et marié à deux épouses, Mamadou Diouf « Sogas » mène une vie simple à Pikine.
Chaque soir, il retrouve ses proches pour jouer au Ludo et commenter les affiches de lutte, tout en échangeant sur les sujets d’actualité. De la lutte à la boucherie, puis à la supervision des jeunes lutteurs, Mamadou Diouf « Sogas » poursuit sa route, toujours au cœur de cet univers qui a façonné sa vie.