Elaz Ndongo Thioye cultive une étrange habitude: il ne parvient jamais à laisser une idée dormir sur ses lauriers. Une œuvre en appelle une autre, une conversation ouvre une porte supplémentaire, et une question finit par en générer trois. Baudelaire évoquait cette « enfance retrouvée à volonté » pour caractériser le génie. Chez Elaz, cette manie ressemble surtout à une façon de demeurer curieux, de s’étonner encore et d’aborder les choses avec sérieux sans se prendre soi-même trop au sérieux. Ce portrait d’un homme qui a beaucoup lu, beaucoup retenu et qui continue de poser des questions comme si l’on savait encore mal ce qu’il faut un jour cesser de faire.
Chez Elaz Ndongo Thioye, la poésie a fini par brouiller les frontières entre celui qui vit et celui qui écrit. Lorsqu’on le questionne sur son identité en dehors du métier de poète, il répond en riant. « Pour flatter le jeu, dirais-je que je suis père d’un petit garçon nommé Sam et que j’espère être un bon mari pour ma femme », affirme-t-il. Le reste relève d’une précision plus professionnelle, car il enseigne les Lettres modernes dans l’académie d’Orléans-Tours depuis trois ans et poursuit en parallèle un doctorat en sémiotique à l’Université de Limoges.
Dans la sphère sociale, il revendique aussi son goût de l’humour, comme moyen d’endurer, à l’exemple de Baudelaire, « le terrible fardeau du Temps qui casse nos épaules ». Cette façon d’introduire les choses lui correspond: elle mêle gravité et plaisanterie, vie de famille et grandes interrogations qui traversent son œuvre. La poésie demeure néanmoins l’ouvrage majeur. Pas nécessairement celui qu’il aurait choisi, mais celui avec lequel il s’est sans doute retrouvé. « Ce moment n’est pas encore arrivé », répond-il lorsqu’on lui demande à quel moment il a compris que la poésie irait au-delà d’une simple passion. Il attache à ce mot, passion, sa signification étymologique: « action de subir, de souffrir ». Et il ajoute, d’une simplicité déconcertante : « Sans aucune figure de style, je subis la poésie. Tant mieux ! » Il ignore encore qui a choisi l’autre entre poésie et lui-même.
« En vérité, je ne sais pas si c’est moi qui ai choisi la poésie ou si c’est elle qui m’a choisi. Peu importe ! » Au départ, il y avait surtout une douleur qui s’installait. Il déposait ses émotions sans même entrevoir qu’un genre littéraire les accueillerait un jour. Avec le temps, il a compris que la poésie était « le seul genre littéraire susceptible de contenir et de transmettre » ce qui devait être évacué. Le jeune homme écrivait avant même de savoir qui il devenait; pour saisir ce lien, il faut revenir à Louga.
« Louga est ma ville de cœur », affirme-t-il. C’est la ville de l’enfance, celle qui a façonné « l’homme » qu’il est devenu. C’est là qu’il a commencé à écrire au collège, griffonnant des textes de rap dans ses cahiers. Il évoque un « royaume d’enfance », en convoquant Senghor. Ce royaume ne l’a pas quitté pour autant. « La poésie, ou l’écriture en général, naît souvent, consciemment ou inconsciemment, des vieux souvenirs de ce royaume », suggère le père de Sam. Louga occupe ainsi une place qui dépasse la simple nostalgie. Elle représente une première bibliothèque, faite de lieux, de visages, de sensations et de souvenirs, avant même que les livres ne prennent toute leur place. Elaz a étudié les Lettres modernes à l’Ucad jusqu’en licence, avant d’explorer les filières linguistique et sémiotique. Ces disciplines ont aiguisé son attention envers le langage. « Ma formation en Linguistique et en Sémiotique a sans doute ajouté une valeur ajoutée à mon écriture, car elle m’a donné le flair d’accorder plus d’attention aux mots et à leur sens. »
Mais le savoir universitaire doit rester à sa juste place. « Dans mon laboratoire d’écriture, j’essaie toujours de mettre ces disciplines académiques au service du Grand Poème. Le contraire serait de l’anti-poème », précise-t-il. Cette expression du « laboratoire d’écriture » reflète bien son tempérament: il y a le travail du mot, la réflexion sur le sens, le rythme et la constitution d’une génétique textuelle.
Un Adieu manqué
Ses livres racontent l’évolution de cette relation. Douces cacophonies porte encore les hésitations des débuts: « On s’aventure, on se cherche, on s’explore, on doute, on se trompe ». Avec Cantiques crépusculaires, il s’est autorisé davantage de liberté, en desserrant le poids de la rime pour exploiter la richesse du tempo. « Trois fois, j’ai manqué de dire adieu au poème » prend la forme d’un poème-fleuve et établit plus nettement les thèmes de la mort, de la mémoire, du souvenir et de l’oubli. On perçoit alors le chemin parcouru.
Le premier livre demeure une étape d’apprentissage. Le second poursuit une quête musicale plus libre. Le troisième aborde des questions plus profondes, celles liées à la disparition et à la mémoire. Le titre de ce troisième recueil comporte une part de confession. Après chaque publication, Elaz Ndongo Thioye a envisagé d’arrêter d’écrire. « Ce n’était pas tant une manœuvre marketing qu’un ressenti sincère et persistant ».
Sa relation à la poésie a longtemps été « très conflictuelle ». Pourtant, le divorce n’a jamais eu lieu: « Mais j’écris toujours et c’est une bonne nouvelle. Notre conflit se pacifie de plus en plus », rassure-t-il. Dans L’alphabet du vide, son quatrième recueil publié cette année, il pousse cette contradiction jusqu’à ses dernières extrémités: « le poème est tombeau de souvenirs / et supplice entre deux enfers : / rester toujours poète / ou / cesser de l’être ». Cette hésitation confère à son parcours une dimension presque existentielle. Quitter la poésie signifierait peut-être renoncer à une part de ce qui a permis de comprendre les expériences traversées. Mais rester poète implique d’accepter les exigences du poème, ses blessures et ses interrogations. Entre ces deux options, Elaz Ndongo Thioye poursuit son écriture. Son fils porte le prénom de celui qu’il a perdu. Le passé s’inscrit ainsi dans le présent sans vouloir remplacer l’absent: il s’agit plutôt d’assurer une continuité.
La poésie joue ce rôle chez lui: elle accueille les morts sans enfermer la vie dans le deuil. Sa conception de la spiritualité est d’ouverture. Il distingue la foi de la religion telle qu’elle peut être envisagée dans les imaginaires collectifs. « La spiritualité rassemble plus qu’elle ne divise », affirme-t-il. Cette idée rejoint son ambition poétique: partir d’une expérience personnelle pour toucher à quelque chose d’universel. Ses lectures nourrissent aussi cette sensibilité. Il refuse toutefois de nommer un seul écrivain comme influence exclusive: « Je préfère parler de rencontres ». Il évoque Césaire et Senghor pour leur rythme, Christian Bobin pour « sa capacité à révéler la beauté dans les choses simples », Jean Grosjean pour sa spiritualité, et Jean-Marie Kerwich pour sa mystique.
Il rend aussi un grand respect aux poètes sénégalais de sa génération, selon lui, qui ne cherchent pas à trahir le poème. Son regard sur la poésie sénégalaise contemporaine est à la fois affectueux et exigeant: « C’est une poésie très dynamique avec de bons poètes ». Pourtant, une question le taraude: pourquoi une production si abondante n’exerce-t-elle pas une influence plus grande sur la société? Il avance plusieurs raisons. Certains se disent poètes dès qu’ils publient. Les maisons d’édition et les acteurs du livre accordent selon lui trop peu d’attention à la promotion et au suivi des textes. L’État, enfin, ne mène pas des politiques suffisamment efficaces en matière de livre et de lecture.
« Avec l’implication des trois secteurs que je viens d’évoquer, la poésie irait mieux ». Reste alors cette phrase, empruntée à son frère Ouzin Karbala Thiombiano et reprise en quatrième de couverture de Cantiques crépusculaires: « si la poésie est sacrée, elle est au poète ce que la prière est au fidèle ». Elle pourrait servir de clef à tout son parcours. La poésie le résiste, le blesse, le console, rappelle les morts et l’oblige à regarder la vie avec davantage d’attention. Il a tenté à plusieurs reprises de dire adieu à elle. Il a même écrit sur la possibilité de cesser d’être poète. Mais le poème est resté.