Le burn-out occupe désormais une place centrale dans les problématiques du monde professionnel. Fatigue extrême, perte de motivation, angoisse ou rejet du milieu de travail, le psychiatre Abou Sy passe en revue les signes, les causes et les répercussions de cet épuisement lié au travail, devenu une question majeure de santé publique. Dans cet entretien, il invite aussi les entreprises à revoir leurs pratiques managériales et à placer l’humain au cœur du travail.
Pourquoi le burn-out est-il devenu si présent aujourd’hui ?
On observe une constellation de manifestations physiques, émotionnelles et comportementales chez un salarié soumis à une pression importante ou à un stress professionnel qui dure dans le temps. Dans des systèmes managériaux axés sur les résultats, les objectifs augmentent chaque année. L’objectif compte souvent plus que l’humain. Conséquence : l’employé est perçu comme un moyen d’atteindre des buts plutôt que comme une personne ayant des besoins et des limites. Dans un univers très compétitif, le bien-être des travailleurs passe au second plan par rapport aux résultats. Cela explique l’apparition de symptômes liés au travail qui désignent aujourd’hui le burn-out, l’épuisement professionnel, comme une pathologie reconnue.
Étant donné que ce phénomène affecte un nombre croissant de professionnels, dans divers secteurs, les exigences professionnelles se sont accrues et les conditions de travail ne permettent pas systématiquement à chacun de s’épanouir. Beaucoup finissent par s’épuiser physiquement et mentalement.
Quels sont les signaux d’alerte les plus fréquents ?
Au fond, le travail doit procurer du plaisir. On travaille pour se réaliser, pour faire quelque chose qui nous passionne. Dès lors qu’il devient une source de souffrance, il faut s’alerter.
L’un des signes les plus répandus est le désengagement progressif vis-à-vis du travail. On se désinvestit peu à peu et la motivation, l’énergie, et parfois le sens de l’activité diminuent. Le matin, avant d’aller au bureau, l’irritabilité, la colère, l’angoisse ou l’envie de ne pas se lever peuvent apparaître. Le simple fait de penser au travail peut provoquer un malaise. À partir de ce moment, on peut réellement parler de burn-out.
Quelles origines sont les plus courantes ?
Il existe un lien fort entre le stress et le burn-out, même s’ils ne constituent pas la même chose. Il faut distinguer le stress, le burn-out et la dépression.
Le stress est une réaction normale d’adaptation. Face à une charge de travail importante, l’organisme mobilise des ressources supplémentaires pour tenir. Le problème survient lorsque cette situation s’inscrit durablement dans le temps.
Quand la quantité de travail devient excessive par rapport au temps ou aux moyens disponibles, la personne s’épuise progressivement. Et lorsque cela s’accompagne d’un management défaillant, le risque de burn-out augmente fortement.
Le burn-out peut-il aussi se manifester physiquement ?
Oui, bien sûr. On observe des symptômes physiques fréquents : tachycardie, tremblements, malaises, fatigue intense ou impression de perte de connaissance.
À cela s’ajoutent des manifestations psychologiques comme l’angoisse, la peur diffuse, l’irritabilité, la colère ou la tristesse. On remarque aussi des changements de comportement.
Quelles en sont les répercussions ?
La première conséquence est souvent la dépression. Puis viennent les absences répétées, les retards, les arrêts de travail ou encore la démotivation.
Et lorsqu’une personne s’absente dans une petite équipe, la charge retombe sur les autres. Cela crée un cercle vicieux qui peut toucher l’ensemble de l’entreprise, y compris sur le plan économique.
Le style managérial a-t-il un rôle déterminant ?
Oui, c’est même l’un des éléments centraux. Si un salarié subit une pression intense sans marge de manœuvre, sans soutien ou sans reconnaissance, le travail devient une souffrance.
Avec le temps, cela se traduit par de la tristesse, un sentiment d’inutilité, de culpabilité et parfois une perte totale de confiance en soi. Et si rien n’est fait, le burn-out peut évoluer vers une dépression.
Les managers avisés savent que l’humain est l’outil clé du travail. Sans prendre soin de cet outil, il est impossible d’obtenir de bons résultats.
Un bon management consiste à placer les collaborateurs dans des conditions optimales pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. À l’inverse, un management qui ne vise que les résultats finit par réduire la productivité, car les travailleurs se désinvestissent.
Comment les entreprises peuvent-elles mieux protéger leurs salariés ?
Les ressources humaines doivent jouer un rôle bien plus central. Il ne s’agit pas seulement de recruter et d’affecter du personnel ; il faut aussi créer des espaces d’écoute, comprendre les difficultés professionnelles, mais aussi personnelles des employés.
Être à l’écoute des travailleurs permet non seulement de prévenir le burn-out, mais aussi d’améliorer les performances de l’entreprise.
Comment se déroule la prise en charge ?
Beaucoup hésitent à consulter parce qu’ils pensent que consulter un psychiatre équivaut à être « fou ». Or il ne s’agit pas de folie, mais d’un accompagnement.
La prise en charge peut être médicamenteuse pour atténuer certains symptômes, mais aussi psychothérapeutique grâce à des échanges et un travail sur les difficultés rencontrées.
Est-il difficile de reprendre le travail après un burn-out ?
Sans accompagnement, oui, c’est très difficile. Mais avec une prise en charge adaptée, certaines personnes peuvent reprendre après quelques mois. Cependant, dans certains cas, notamment chez des personnes proche de la retraite, il arrive qu’elles ne retrouvent jamais leur activité. On ne travaille pas pour être malade. On travaille pour vivre. Le travail doit procurer du plaisir. Dès lors que ce plaisir disparaît et que le travail devient une souffrance, il faut demander de l’aide et se faire accompagner.