« La disparition d’un être humain est une tragédie personnelle, celle d’un million est une statistique ». On peut disserter sur la cruauté de cette parole, mais certaines pertes mettent en lumière une vérité plus aiguë: des visages qui portent un nom, dont l’âme a chargé le monde d’un héritage vivant et fécond. C’est le cas d’un esprit lumineux tel que le professeur Maguèye Kassé, décédé mercredi 22 juillet à l’âge de 77 ans.
Chapeau feutré (parfois remplacé par une torpédo élégante ou une casquette de marin), pipe fumante, regard perçant, maître du verbe, le rire franc ou l’allure grave selon le moment. Le Professeur Maguèye Kassé était sans conteste remarquable. Non pas parce qu’il cherchait à éblouir, mais parce que le charme et l’éloquence se mêlaient à son esprit et semblaient gravés en lui. Il avait certes l’éloquence, mais sa parole restait dense, soutenue, essentielle. « Tonton Professeur » était un pédagogue, un enseignant au-delà du titre.
Si le professeur Kassé réussit à forger une identité conjuguant discipline, grâce et verve avec une intelligence inébranlable, c’est parce que cet enseignant titulaire des universités en Langues et Civilisations germaniques avait totalement embrassé sa discipline.
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C’est dans sa Kaolack natale, où il vit le jour en mars 1949, que le jeune « Meugueuy » croise l’allemand et l’allemande. La langue et son charme naissent sous l’influence de son professeur d’allemand et d’anglais au lycée Gaston Berger de Kaolack (actuel lycée Valdiodio Ndiaye), puis l’allemand se manifeste dans sa manière et dans l’action de l’épouse de ce professeur, Amadou Booker Sadji. Celui-ci, qui a poursuivi ses études à Leipzig, deviendra l’inspirateur et le mentor de l’adolescent Kassé.
« J’étais en cinquième et dans nos cours d’anglais, il y glissait des mots d’allemand. J’ai compris qu’un Sénégalais qui maîtrise l’allemand et l’anglais en même temps avait vraiment du charme », se souvient Pr Kassé face au journaliste du Soleil, Seydou Kâ, lors d’un entretien enregistré en 2018.
En quatrième, comme une évidence, dans un choix purement subjectif mais qui deviendra raisonné et producteur d’un « rapport scientifique », il choisit l’allemand comme seconde langue. Son professeur, M. Sadji, et son épouse allemande, Uta Losche, se prennent d’affection pour le jeune Kassé, brillant dans la langue de Goethe. D’ailleurs, cet attrait lui vaudra le surnom de « Wolfgang », emprunté à Goethe lui-même.
Plus tard, après le baccalauréat, quand se profilait la possibilité d’aller vivre et étudier à Abidjan, il opte pour des classes préparatoires en France. Ce que Kassé ne dévoilait pas au journaliste Seydou Kâ, c’est que son aventure française avait commencé cinq décennies plus tôt par un engagement déjà fort: le jeune syndicaliste et néo-communiste avait obtenu de Léopold Sédar Senghor une bourse pour une hypokhâgne à Nancy (mais il privilégia Orléans pour l’ardeur de l’étude), car le président-poète souhaitait « éloigner les éléments vifs et truculents du terrain politique en leur offrant la meilleure formation possible en classes préparatoires en France ».
À Orléans, dont l’importance musicale du lien Jazz est manifeste, « Pr Maguèye Kassé avait parachevé son initiation à la vie et acquis une part de sa culture, dont le socle était l’univers sénégalais. Il évoquait cette période comme un temps béni. Il poursuivit ensuite ses études en France et en Allemagne, deux pays pour lesquels il conserva un attachement fort, mêlé de nostalgie, de joie, parfois d’amertume et de gratitude ». Ce témoignage est signé Pr Jean-Louis Georget, professeur de Civilisations allemandes, devenu ami du défunt par la richesse de leurs échanges scientifiques et culturels.
Maguèye Kassé poursuivra ensuite ses études et rentrera au Sénégal après une thèse d’État à l’université Paris-VIII, consacrée aux « Relations culturelles de la RFA et de la RDA avec les pays d’Afrique de l’Ouest entre 1949 et 1980 ». Il retourne au Sénégal avec le statut de germaniste émérite, plus tard professeur de classe exceptionnelle en Langues, Civilisations et Cultures germaniques. La germanistique n’avait plus de secrets pour lui, et il transmettra cette passion à des générations d’étudiants, depuis la chaire de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
Après une première rencontre en 2014 à Francfort lors d’un colloque sur Leo Frobenius, Pr Jean-Louis Georget et Pr Kassé se retrouvent notamment en 2017 lors de l’exposition « Art rupestre africain. De la contribution africaine à la découverte d’un patrimoine universel » au musée Théodore-Monod de l’Ifan. Puis, lorsque, avec Egidia Souto, Pr Georget est curateur de l’exposition « Prehistomania » en 2022 au Musée de l’Homme à Paris, Pr Maguèye Kassé y participe en tant que commissaire invité pour présenter l’œuvre choisie « Hommage à Leo Frobenius » de l’artiste Abdoulaye Diallo « Lebergerdel’îledenGor ». L’exposition avait attiré 130 000 visiteurs.
« Maguèye (…) avait été le médiateur central des accords avec les universités sénégalaises (et l’Université Sorbonne Nouvelle) qui seront signés à l’automne 2026. Il ne sera malheureusement plus là pour y assister, mais rien ne se serait fait sans lui, sans son énergie inlassable, sa fiabilité et son amitié sans faille. Il venait d’intégrer comme expert mon collège doctoral franco-allemand sur les musées », raconte l’homme qui l’a écrit au petit matin, la veille de l’inhumation.
Sa plus grande joie demeurait toutefois son initiation par Maguèye Kassé dans la culture et la tradition sénégalaises. « Il me faisait découvrir des musiciens (de jazz, notamment) que j’ignorais, lors de nos longs trajets en voiture vers Touba ou Saint-Louis, ponctués de dialogues spirituels et de discussions inoubliables », confie Pr Jean-Louis Georget.
Oui, c’était bien là l’homme qu’était feu Magueye Kassé, inspecteur général de l’éducation et de la formation. Un homme profondément enraciné dans les valeurs de sa culture sénégalaise, tout en étant extraordinairement curieux et informé des nouveautés et patrimoines de l’universel.