Après avoir façonné une carrière dans l’immobilier à l’étranger, Fatoumata Cheikh Diop se lance dans un nouveau chantier: l’implication citoyenne. Fille de feu Cheikh Tidiane Diop, fondateur de la troupe Daaray Kocc, la Médinoise revient au pays avec un legs de valeurs et une aspiration claire: servir sa communauté.
À la Médina, certaines adresses semblent porter en elles une histoire. Rue 21, au coin du 18, tout près du marché Tilène. Ici, les traces du passé ne se dissolvent pas dans le béton; elles s’accrochent aux murs, aux salutations des anciens, aux cris des marchands, à cette solidarité rugueuse qui habite ce quartier emblématique de Dakar. C’est dans ce périmètre que Fatoumata Cheikh Diop a appris à regarder le monde et c’est ici qu’elle choisit de revenir.
À quarante ans passés, cette experte de l’immobilier revendique une trajectoire qui s’éloigne des itinéraires les plus classiques. Après près de deux décennies passées en France – entre formations universitaires et responsabilités professionnelles –, elle décide de mettre son savoir-faire au service de son pays. Un retour qu’elle ne perçoit pas comme un sacrifice, mais comme une évidence. « J’étais convaincue que notre apport ici avait une valeur ajoutée supérieure, même si nous occupions des postes de haute responsabilité ailleurs », confie-t-elle.
Titulaire d’un Master en droit des affaires, complété par une spécialisation en gestion du patrimoine immobilier, elle bat le pavé pendant plus de quinze ans au sein de groupes de référence tels qu’Immo de France, L’Adresse ou Nexity Property Management. De la gestion de copropriété à la direction de pôles syndic, elle a acquis une expertise reconnue dans un secteur exigeant où la rigueur, l’anticipation et la capacité de négociation constituent des atouts essentiels.
Cependant, dès 2015, elle pose les bases de son retour. Elle fonde Afsi International, une structure destinée à accompagner les Sénégalais de la diaspora dans leurs projets immobiliers. Son objectif: répondre à une problématique récurrente — sécuriser les investissements de compatriotes souvent confrontés à des déconvenues liées au foncier ou à la gestion de leurs biens. « Nous voulions instaurer un cadre de confiance, avec des procédures transparentes et un accompagnement professionnel », rappelle-t-elle.
Puis survint la Covid-19. Pour Fatoumata Cheikh Diop, cette période agit comme un accélérateur de décision. « Après six années, en pleine pandémie, il était devenu évident qu’il fallait s’installer définitivement au Sénégal », affirme-t-elle.
Héritière de Cheikh Tidiane Diop
Son retour au Sénégal n’est pas uniquement entrepreneurial: il est aussi profondément personnel. Car la Médina n’est pas pour elle un simple lieu de résidence; c’est une histoire de famille.
Elle porte le nom de Cheikh Tidiane Diop, figure bien connue du paysage culturel sénégalais, fondateur et directeur de la troupe théâtrale Daaray Kocc. Cet homme avait même quitté son poste d’agent de laboratoire à l’Institut Pasteur pour se dévouer entièrement à sa passion du théâtre populaire et à la transmission des valeurs.
Fatoumata ne suivra pas les traces de son père sur scène. Cependant, elle revendique pleinement son héritage. « Le vrai héritage ne consiste pas nécessairement à faire le même métier que son parent. C’est de faire vivre les valeurs qu’il nous a transmises », affirme-t-elle, fière.
Pour elle, Daaray Kocc représente bien plus qu’une troupe artistique. « C’était une véritable école de valeurs, où l’on apprenait l’intégrité, le respect, l’honnêteté et le sens des responsabilités ». Des principes qu’elle affirme appliquer dans l’ensemble de ses activités professionnelles.
Au fil des années, ses domaines d’action se diversifient. En 2016, elle lance le Salon Meet Sénégal, une plateforme destinée à rapprocher les collectivités, les investisseurs et les Sénégalais de la diaspora autour des opportunités économiques du pays. Plus récemment, elle crée le CFP IMMO, un centre de formation professionnelle spécialisé dans les métiers de l’immobilier, avec l’ambition de contribuer à la structuration d’un secteur en mutation.
À cette expertise s’ajoute un engagement au sein d’organisations professionnelles. Secrétaire générale du Club Immobilier du Sénégal, elle préside également le réseau Kour’elles, dédié au co-investissement et à l’entrepreneuriat féminin entre le Sénégal et sa diaspora.
Une bâtisseuse au service de sa commune
Mais c’est au contact quotidien des habitants de la Médina qu’une nouvelle étape se dessine. « En retrouvant celles et ceux qui m’ont vue grandir, j’ai compris que j’avais aussi un rôle à jouer pour améliorer les conditions de vie de ma communauté », affirme-t-elle.
De cette conviction naît le mouvement citoyen Renaissance – Dekkil Médina, qui porte une vision renouvelée du développement communal. Gouvernance participative et numérique, urbanisme, foncier, environnement, jeunesse, emploi et développement économique local figurent parmi les priorités qu’elle promeut.
Depuis plusieurs mois, elle sillonne les quartiers, multiplie les rencontres avec les habitants et les acteurs locaux, persuadée que les solutions ne peuvent être élaborées sans une écoute constante des populations.
Dans un univers politique où les femmes peinent encore à accéder à des postes exécutifs, Fatoumata Cheikh Diop refuse d’en faire un obstacle: « Être une femme est plutôt un avantage. Nous sommes déjà au cœur des familles, de l’éducation des enfants, de la solidarité et de la gestion quotidienne. Ces compétences trouvent leur place dans la gouvernance publique ». Le même constat vaut, selon elle, pour les métiers de l’immobilier et du bâtiment, longtemps perçus comme des bastions masculins.
« Quand j’ai débuté, il y avait peu de femmes dans ce secteur. Aujourd’hui, les chiffres bougent et c’est une évolution positive », souligne-t-elle.
Cette entrepreneure, certifiée en Business Strategy par HEC Paris, voit dans le mot « construire » le principal moteur de son action: construire des entreprises. Construire des compétences. Construire des ponts entre la diaspora et le Sénégal. Construire une gouvernance locale fondée sur la proximité et la transparence.
Et surtout bâtir un avenir pour cette Médina qu’elle refuse de voir se contenter de son passé glorieux. « Je me considère comme une bâtisseuse. Si notre parcours peut aujourd’hui servir au-delà de la Médina, alors nous pouvons aussi contribuer au développement du Sénégal », affirme-t-elle avec conviction.