À première vue, ce nom prête à sourire tant il évoque une figure centrale de l’histoire politique du Sénégal. Cependant, derrière cette appellation familière se profile une destinée différente. Journaliste de métier et écrivain par passion, Abdoulaye Wade tisse patiemment une œuvre qui oscille entre le vécu et l’imaginaire. Des premiers récits adressés à sa mère à la parution de « S’enraciner pour s’élever » et du roman « Rendez-vous manqués », il explore les blessures, les espoirs et les contradictions de son époque.
À l’évocation du nom Abdoulaye Wade, nombre de Sénégalais associent aussitôt l’appellation à l’ancien président, cet homme politique qui a tenu le devant de la scène pendant des décennies. Pourtant, derrière ce nom qui a résonné dans les palais, les rassemblements et les grands débats nationaux, se cache une autre personne : un Abdoulaye Wade qui n’a pas misé sur les urnes mais sur les mots.
Le hasard lui a offert un nom lourd à porter. Il lui a même accordé un attribut supplémentaire, la fameuse coiffure « ndèl », ce style traditionnel qui confère à celui qui la porte une allure particulière. De quoi susciter parfois un sourire ou une remarque amusée chez ceux qui croisent ce jeune journaliste et écrivain. À défaut d’hériter d’un poste politique, il partage avec son homonyme circonstanciel une identité et une certaine reconnaissance visuelle.
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Pourtant, les itinéraires divergent. L’ancien président a cherché à transformer la société par l’action politique, tandis que le jeune Abdoulaye Wade tente de la comprendre par le biais des mots. Son terrain est celui des histoires humaines. « Je n’ai pas choisi le journalisme. C’est lui qui est venu me chercher », affirme-t-il. Une formule qui résume le parcours d’un homme dont le nom était déjà connu avant même que son histoire ne commence à s’écrire.
Rangé loin des projecteurs, Abdoulaye Wade mène une vie marquée par de multiples engagements. Lorsqu’on l’interroge sur ce qu’il serait, loin des livres et du journalisme, il répond avec franchise : « J’aimerais pouvoir dire que ma vie est passionnante en dehors des livres et du journalisme, mais ce serait en partie faux. Ces deux univers prennent désormais presque tout mon temps ». Le journaliste et écrivain poursuit actuellement un master d’anglais, option linguistique et grammaire, à l’Université numérique Cheikh Hamidou Kane.
Enfant prodige
Il partage aussi son temps avec le « Daara », notamment lors des répétitions des « Qaçaids » de Cheikh Ahmadou Bamba. Mais derrière l’étudiant et l’homme de lettres se cache un homme attaché à ses liens familiaux. Il prend particulièrement plaisir à passer du temps avec ses neveux et nièces, qu’il appelle affectueusement sa « team ». Ils occupent une place particulière dans son équilibre quotidien. « Ils compliquent parfois mes journées, mais ils éclaircissent mes pensées », confie-t-il. Une manière de rappeler que la spontanéité et la simplicité de l’enfance savent encore toucher même les esprits les plus adultes.
Son chemin vers l’écriture débute bien avant la parution de ses premiers ouvrages. Cela commence dans l’enfance, près de sa mère, son premier lecteur. « Je crois que mon premier lecteur a été ma mère », explique-t-il. À chaque retour du Daara ou de l’école, il racontait à sa mère sa journée en détail. Avec du recul, il se rend compte de la patience exceptionnelle dont elle faisait preuve face à ces récits sans fin.
Cette relation avec la parole prépare son rapport futur à l’écriture. En CE2, il découvre l’art de la rédaction. Ce fut une révélation : il comprend alors qu’un assemblage de mots peut faire voyager quelqu’un, ouvrir une porte sur une autre réalité. Il se met alors à écrire des observations, de courts textes et des histoires tirées de ses lectures.
Mais le tournant véritable survient en classe de cinquième avec la découverte de « La Collégienne » de Marouba Fall. Cette œuvre agit comme un véhicule qui montre qu’un écrivain peut parler du quotidien avec une précision telle que le lecteur a l’impression que l’auteur connaît son quartier, ses voisins et ses préoccupations. À partir de cette période, les rencontres avec d’autres auteurs nourrissent une passion qui ne cessera de grandir.
Le journalisme n’était pourtant pas son rêve initial. « Je n’ai pas choisi le journalisme. C’est lui qui est venu me chercher », répète-t-il. Avant le baccalauréat, il fait la connaissance de Hamadou Tidiane Sy, directeur de l’Ejicom, qui lui promet de l’accompagner après l’obtention de son diplôme. Une promesse tenue qui lui ouvre les portes de cette école.
À son arrivée, l’ambition première demeure orientée vers le domaine numérique. Il avait initialement envisagé une carrière dans l’informatique. Les stages viendront confirmer cette attirance. Petit à petit, le journalisme devient une réalité évidente.
Abdoulaye participe également à la création d’un club de lecture dans la bibliothèque de Yeumbeul, anime des rencontres littéraires, organise des séances de dédicaces et propose des lectures critiques. Cette expérience lui révèle une proximité profonde entre les deux univers. « Le journalisme et la littérature poursuivent en définitive la même quête : comprendre l’humain. Le premier le fait par les faits, le second par la fiction », analyse-t-il.
Avec deux ouvrages publiés, Abdoulaye Wade pourrait revendiquer pleinement le titre d’écrivain. Pourtant, il demeure prudent. « Le titre d’écrivain ne s’autoproclame pas. Il se mérite dans la durée. Ce sont les lecteurs qui le décernent », estime-t-il.
La publication simultanée des deux livres représente d’ailleurs un pari. Nombreux sont ceux qui lui avaient conseillé de publier d’abord un seul ouvrage. Il choisit toutefois une autre voie. « Parfois, écouter tout le monde peut être une excellente manière de ne jamais commencer ou de diluer son génie propre », explique-t-il.
Ainsi, son panthéon littéraire est vaste. Il avoue avoir du mal à énumérer sans hésiter les noms qui l’ont marqué, tant la liste est longue. Albert Camus, Mariama Bâ, Cheikh Hamidou Kane et Hamidou Samba Ba tiennent une place particulière dans sa formation.
« Rendez-vous manqués », un roman né d’un souci collectif
L’idée du roman prend naissance en 2023. Abdoulaye Wade observe autour de lui une jeunesse confrontée au découragement, certains allant jusqu’à envisager la mort comme solution. Ayant grandi à Yeumbeul, il affirme avoir été témoin de près des effets du désespoir lorsqu’il s’installe dans une vie.
Puis son histoire personnelle rejoint celle de son protagoniste. En janvier 2024, il se fracture la jambe, comme Bada dans le roman. Pendant un mois, il est immobilisé. Lui qui courait sans cesse après l’actualité découvre alors une période différente. « Je n’avais plus qu’une chose… du temps », raconte-t-il.
Il reprend un tapuscrit commencé un an plus tôt. Ce qui devait être une simple relecture se transforme en un travail d’écriture véritable. Progressivement, il a l’impression que Bada prend vie et poursuit son chemin. Le roman partait initialement sous le titre « Le Grand Rendez-vous ». « Le roman n’est pas mon autobiographie. C’est plutôt un espace où j’ai déposé mes interrogations », précise-t-il.
La fiction rencontre cependant la réalité d’une manière troublante. Après la finalisation du manuscrit, l’étudiant Matar Diagne se donne la mort. Abdoulaye Wade observe des similitudes entre cette tragédie et certaines thématiques explorées dans son livre. Le roman était toutefois achevé avant que ce drame ne soit connu.
S’il devait donner un titre à sa propre vie, Abdoulaye Wade choisirait celui de son roman : « Rendez-vous manqués ». Mais le rendez-vous qu’il veut désormais ne jamais manquer est celui avec lui-même. « Parce que tout le reste dépend de cela », affirme-t-il.
Sa philosophie réside en un seul mot: « Équilibre ». Un mot qui résume son parcours : celui d’un journaliste qui cherche à comprendre le monde par les faits, d’un écrivain qui explore les profondeurs humaines par les histoires, et d’un homme qui s’efforce de rester fidèle à son chemin.
Par le regard d’un autre
Ce récit porte l’empreinte d’un parcours où la curiosité et l’engagement coexistent avec une conscience aigüe des enjeux humains. À travers ses livres et ses enquêtes, cet écrivain-journaliste poursuit une quête de sens, sans jamais renier ses racines et les influences qui l’ont façonné.