Né de l’initiative du Groupe d’initiative pour le festival jazz (Grif) en 1991, le Festival Jazz de Saint-Louis est aujourd’hui devenu un rendez-vous incontournable du jazz en Afrique et dans le monde. À travers son livre « Saint-Louis Jazz, histoire d’un festival 1991-2004 », Abdoukhadre Diallo revient sur les prémices et l’évolution de ce « miracle qui a lieu tous les ans grâce à l’énergie et à l’imagination d’une poignée de passionnés ». Il insiste sur la nécessité de préserver et de pérenniser au-delà du temps cet événement qui a réussi à tisser des ponts entre les styles, les générations et les continents.
Traditionnellement tourné vers l’écriture poétique, Abdoukhadre Diallo s’écarte ici de son registre habituel pour proposer une réflexion en essai, portée par l’ouvrage intitulé « Saint-Louis Jazz, histoire d’un festival 1991-2004 », dont la préface est signée par Jean Michel Seck. Passionné de jazz, il y relate des moments d’émotion, remonte aux origines afin d’expliquer comment ce festival s’est progressivement inscrit dans la cartographie du paysage culturel saint-louisien pour finir par s’imposer comme un événement culturel d’envergure internationale.
Qui d’autre que lui pour évoquer ce rendez-vous phare qui, depuis 1991, transforme une cité tricentenaire en une capitale du jazz ? Cofondateur du Groupe d’initiative pour le festival jazz (Grif), secrétaire général de l’association Saint-Louis Jazz et directeur général du Festival international de Jazz de Saint-Louis, Abdoukhadre Diallo figure parmi ceux qui ont porté le festival, l’ont vu naître dans la douleur, l’ont accompagné dans ses premiers pas et lui ont donné ses lettres de noblesse.
Festival ancré dans la réalité socioculturelle saint-louisienne
Selon l’auteur de « Saint-Louis Jazz, histoire d’un festival 1991-2004 », le Festival Jazz de Saint-Louis est né en 1991 grâce à l’initiative de jeunes saint-lousiens, notamment Pape Laye Sarr, Xaban Thiam, Ousmane Alioune Sarr, Moulaye Seck et Abdou Khadre Diallo, réunis autour du Groupe d’initiative pour le festival jazz (Grif).
Ils ont conçu cet événement dans le but de dynamiser l’attractivité de leur chère ville, déjà carrefour des passions jazziques par la présence d’orchestres locaux tels que Saint-Lousien Jazz, Star Jazz, Amical Jazz et Quintet Baby, portés par des artistes comme Pape Samba Diop Mba Gana Mbow, Dioury et Aminata Fall.
« En 1991 donc, le Grif, avec le soutien du professeur Driss Mackward, Ousmane Tanor Dieng alors secrétaire général de la présidence de la République, organise une soirée jazz à la Chambre de commerce en présence de 250 spectateurs. L’acte de naissance venait d’être signé », raconte Abdoukhadre Diallo.
Le groupe « Le Walo Afro » des frères Valfroy et du pianiste Xaban Thiam a animé cette première édition. Depuis que de chemin parcouru !
En 1992, il y eut une deuxième édition, au cours de laquelle l’association intègre dans le programme des animations autour du festival comme la foire artisanale, la lutte traditionnelle sans frappe, le « tanebeer », le « takusaan ndar » et les régates sur le grand fleuve.
Le festival a eu une portée internationale lors de la troisième édition qui s’est déroulée du 15 au 18 avril 1993, avec à l’affiche Roy Haynes, monstre sacré du jazz, Archie Shepp, le trio Sclavis-Texier-Romano, Doudou Ndiaye Rose et Vieux Mac Faye. Le succès n’était malheureusement pas au rendez-vous.
Cependant, la critique fut bien accueillie, écrit l’auteur, et déboucha sur la création, en 1994, de l’Association Saint-Louis Jazz dans l’optique de « remodeler le festival et l’ancrer dans la réalité socioculturelle saint-louisienne ».
De 1994 à 2002, l’Association Saint-Louis Jazz est présidée par Marie Madeleine Diallo, qui passe ensuite la main à Abdel Kader Pierre Fall. La signature d’une convention avec le Centre culturel français en 1998 permet cependant à l’association d’administrer le festival.
Pour professionnaliser davantage l’organisation, affirme Abdoukhadre Diallo, une direction constituée de permanents avec l’appui du Programme de soutien aux initiatives culturelles sur un financement de l’Union européenne a été créée une année plus tard.
L’auteur explique au fil des pages comment l’image du festival s’est construite et fortifiée au fil des éditions à travers une programmation artistique à la fois prestigieuse et audacieuse.
Abdoukhadre Diallo remonte le temps et dévoile de grands noms : Archie Shepp, Herbie Hancock, Liz McComb, Roy Haynes, Randy Weston, Lucky Peterson, Aminata Fall, Ali Farka Touré Africando, McCoy Tyner, Ray Lema, Gilberto Gil, Femi Kuti, Youssou Ndour, Yandé Codou Sène, Manu Dibango, Wasis Diop, Souleymane Faye, Pape Niang, Hervé Samb … Impossible de les citer tous.
Des noms qui ont façonné le festival
Ainsi, explique l’auteur, Saint-Louis Jazz est devenu le plus grand festival de jazz en Afrique grâce à une programmation artistique ambitieuse et audacieuse, à l’enthousiasme des médias internationaux et à la mise à disposition de l’avion présidentiel par le président Abdou Diouf lors de la quatrième édition.
« Ce fait est d’une portée populaire rarement égalée pour une musique perçue à tort ou à raison comme réservée aux plus avertis des élites », écrit Abdoukhadre Diallo.
Cependant, reconnaît-il, le Festival Jazz de Saint-Louis n’a pas toujours été un long fleuve tranquille pour la simple raison que le financement n’était jamais acquis malgré les promesses. Ce qui, estime-t-il, a toujours obligé l’association à recourir à un emprunt bancaire pour faire face à l’achat des billets d’avion et aux avances sur les cachets des artistes.
De même, ajoute-t-il, le festival a souvent peiné à lever des fonds suffisants auprès des sponsors privés.
L’auteur n’occulte pas les événements qui entourent chaque édition : la foire artisanale, un haut lieu d’échange dans la vie économique de l’axe nord, les formations, les masterclasses, les métiers du spectacle qui ont permis à des techniciens sénégalais de prendre en charge une part importante du volet technique du festival.
Sans compter la réalisation de films et reportages réalisés sur le festival qui ont participé à la promotion des immenses potentialités touristiques de la ville de Saint-Louis. Selon l’auteur, des millions de personnes ont découvert Saint-Louis à travers ces films et reportages.
Le festival de jazz de Saint-Louis, c’est aussi la coopération avec les autres festivals, notamment Jazz à Vienne, Jazz in Mauriac, Jazz à Montauban et le festival Jazz à Ekaterinbourg, en Russie.
C’est également un jumelage avec Dinant Jazz Nights pour faciliter l’éclosion de musiciens de jazz de Saint-Louis au niveau international.
Et une interconnexion entre trois festivals : Festival de jazz de Guinée, Jazz de Ouaga et Saint-Louis Jazz en vue d’harmoniser les dates et la programmation artistique des différents festivals et d’établir des économies d’échelle.
L’auteur considère que Saint-Louis Jazz est « un miracle qui a lieu tous les ans grâce à l’énergie et à l’imagination d’une poignée de passionnés, mais aussi grâce aux partenaires institutionnels et privés ».
Un pont entre les styles, les générations
C’est aussi un « pont entre l’Afrique et l’Amérique », qui « s’est nourri du jazz européen des plus innovants et s’est métissé à travers African Project et le Saint-Louis Jazz Orchestra dont Ablaye Cissoko demeure le musicien le plus emblématique ».
Porté par des figures majeures du jazz, Saint-Louis Jazz qui s’est tenu successivement aux établissements Peyrissac qui abrite aujourd’hui la Sonatel, à la place Faidherbe et au Quai des arts, a ainsi acquis ses lettres de noblesse et a réussi à s’inscrire dans la cartographie des plus grands festivals de jazz du monde à l’instar de ceux de Montreux, de Marciac, d’Antibes Juan-les-Pins ou de Vienne.
Il a également réussi à « tisser des ponts entre les styles, les générations et les continents », démontrant, au fil des éditions, que le jazz est accessible, qu’il est loin d’être un univers élitiste comme d’aucuns le pensent.
Ainsi, souligne l’auteur, le Festival Jazz de Saint-Louis demeure pour le Sénégal « un excellent vecteur de diplomatie culturelle réussie ».
D’où l’urgence, selon lui, que « l’expertise de folie qui a atteint les membres du Grif se pérennise au-delà du temps ».
Pour le professeur Alpha Sy, Abdoukhadre Diallo a consigné, pour la postérité, sa maîtrise de cette séquence de l’histoire du jazz à Saint-Louis. Selon le philosophe, l’auteur a bien rempli sa mission.
Et, à son avis, il revient désormais aux acteurs culturels, universitaires, chercheurs et décideurs politiques de faire meilleur usage de cette contribution, de préserver et d’enrichir ce patrimoine qu’est le Festival Jazz de Saint-Louis.