Depuis de nombreuses années, Serge Daniel sillonne la région sahélienne pour le compte de plusieurs médias. Cette persévérance journalistique en fait un spécialiste averti des dynamiques sécuritaires qui traversent ce territoire, et plus particulièrement le Mali. Auteur de l’ouvrage « Les mafias du Mali : trafic et terrorisme au Sahel », il revient, au cours de cet entretien, sur la situation malienne et sur les perspectives de la présence militaire russe dans le pays.
Suite à l’attaque du 25 avril, le conflit semble entré dans une trêve militaire. Selon vous, la junte en place dispose-t-elle des moyens pour reconquérir les localités du nord, notamment Kidal ?
Il est certain que, sauf éventuel retournement inattendu, le but premier de la junte demeure la reprise de Kidal. Dans le cadre de son répertoire ou manuel idéologique, l’objectif affiché il y a deux ans consistait déjà à arracher Kidal comme principal acquis. Après le retrait de Kidal le 25 avril dernier, sans affrontement, les soldats maliens et les conseillers russes se retrouvent aujourd’hui stationnés à Anéfis, à environ cent kilomètres de la ville. Le général de brigade Mamadou Massaoulé Samaké, commandant du Théâtre Est dans l’opération Dougoukolo, s’est récemment déplacé sur le terrain pour galvaniser les troupes. C’est évident : l’objectif est de reprendre Kidal. J’ai une connaissance modeste de cette région; au cours de près de trente ans, j’y ai circulé plus de vingt fois. J’ai constamment soutenu que conquérir Kidal et en assurer le contrôle durable sont deux réalités distinctes. La ville est devenue dépourvue de sa population. Je suis d’un esprit qui privilégie le dialogue. Vous comptez des milliers de Maliens réfugiés en Mauritanie et en Algérie, et tout aussi des milliers de personnes déplacées. Les ressources pour reconquérir Kidal existent, on peut les mobiliser. Néanmoins, le remède véritable, c’est le dialogue. C’est mon point de vue. Il faut insuffler une nouvelle dynamique au règlement de la crise. Churchill disait qu’il faut tirer parti des occasions plutôt que de les gâcher.
Il y a environ trois ans, lors de l’arrivée des groupes paramilitaires russes au Mali, l’espoir sécuritaire avait semblé renaître. Quel bilan faites-vous de la présence russe ?
Les troupes russes présentes au Mali ? Quelles améliorations a-t-on observé ? Pour parler franchement, c’est du vent en poupée magique ! Un État qui externalise sa sécurité ne résout pas les problèmes, il les déplace. L’armée malienne demeure courageuse. La renforcer, se doter de moyens matériels et clarifier une stratégie terrain plus précise aurait produit des résultats plus tangibles. J’ai des témoignages directs du terrain. Les mercenaires de Wagner ont commis des exactions sur place. Certains ont tenté de les imputer à l’armée malienne. Or il ne s’agit pas de l’armée malienne, mais de Wagner. Vous vous rappelez qu’à la fin juillet 2024, les mercenaires russes ont essuyé un revers dans la zone de Kidal. Quelques semaines plus tard, ils sont revenus discrètement pour récupérer les corps de leurs collègues tombés. Ils n’ont pas cherché à ramener chez eux les dépouilles des soldats maliens tombés au front. L’aide à la formation et les échanges de renseignements auraient permis à l’armée de faire face plus efficacement. Les autorités en place au Mali ont accumulé d’importants stocks matériels, mais les drones à eux seuls ne suffisent pas.
Le partenariat avec Moscou peut-il encore se poursuivre à la lumière des échecs militaires récents ?
Le Mali demeure attaché à son alliance avec Moscou. C’est indéniable. Malgré les dysfonctionnements apparents, il n’y a pas, selon mes sources, de rupture ouverte à ce stade. Le président de la transition, le général Assimi Goïta, l’a récemment réaffirmé à un visiteur nocturne. Bamako regarde aussi vers la Turquie et la Chine, mais le partenaire privilégié reste, pour l’instant, la Russie. D’après les informations les plus récentes, après les attaques du 25 avril, le Mali a reçu du matériel militaire et quelques dizaines d’hommes pour renforcer l’équipe Africa Corps qui assure la relève de Wagner. Cette situation inquiète, car à Moscou, on réfléchit à l’avenir de la présence russe au Mali.
Le général Sadio Camara était considéré comme l’un des piliers du régime. Sa disparition pourrait-elle fragiliser la junte malienne ?
Cette perte est lourde pour le régime. Il a joué un rôle central lors du coup d’État de 2020, étant celui qui a pris en charge l’arrêt des présidents d’institutions de l’ancien pouvoir, notamment celui de l’Assemblée nationale. Il fut l’un des artisans du rapprochement avec la Russie. Sa disparition représente une cassure importante pour la junte. C’était un homme au fort caractère. Je peux le dire publiquement : fin 2024, compte tenu des dissensions au sommet, il avait rédigé une lettre de démission, mais ne l’a finalement pas déposée. Ce n’était pas un homme avide comme d’autres. Toutefois, à un moment, il avait perdu de son influence face au général Assimi Goïta. Sa perte est notable. Il était d’un tempérament ascétique. On remarque que le chef de la junte occupe aussi le poste de ministre de la Défense. Le général Sadio Camara provenait du corps de la Garde nationale, une composante de l’armée. C’est comme si, pour préserver un équilibre des forces dans l’armée, le nouveau chef d’état-major des armées maliennes venait du même corps. Les jihadistes ont même pu viser la ville-garnison de Kati, autrefois le bastion le plus sûr du Mali. Autant de questions qui demeurent.
L’alliance entre le Fla et le Jnim peut-elle tenir, sachant que ces deux groupes n’ont pas les mêmes objectifs ?
Votre question me fait sourire. L’histoire se répète. La première fois, elle fut tragédie; la seconde fois, comédie, comme disait l’autre. En 2012, je me rappelle que deux forces s’opposaient à l’armée malienne: le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (Mnla, mouvement indépendantiste) et les jihadistes d’Ansar al-Dine. Au départ, la communauté internationale ou, du moins, certains lobbies avaient mis en avant les indépendantistes en semblant ignorer l’existence des jihadistes. Résultat: les jihadistes ont écrasé et évincé les indépendantistes sur le terrain. Et l’on a commencé par couper les mains. Nous n’étions pas nombreux à l’époque à avertir que les jihadistes étaient les plus forts et les mieux organisés sur le terrain.
Aujourd’hui, sans équivoque, sur le terrain, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim, affilié à Al-Qaïda) demeure la principale force face à l’armée malienne. Le Front de libération de l’Azawad (Fla) constitue la seconde puissance. Ce qui est notable, c’est que des responsables des deux mouvements entretiennent des liens de parenté. Sinon, la force qui aura le mot déterminant dans l’avenir, c’est le Jnim. D’autres voix n’hésitent même pas à dire que les digues entre les deux mouvements auraient sauté. Attendons les développements à venir…
Depuis les attaques du 25 avril, plusieurs arrestations de personnalités politiques et de militaires ont été signalées. Comment interprétez-vous ces interpellations ?
À la suite des attaques du 25 avril, le procureur de la République près le tribunal militaire de Bamako a annoncé l’ouverture d’une enquête et l’arrestation de militaires et de civils impliqués selon lui dans la conception et l’exécution des attaques. Pour les civils, de nombreuses voix réclament leur libération. Les réseaux sociaux, véritables fosses d’insultes et d’accusations, ont récemment diffusé des prétendus aveux d’un militaire malien retraité. Il a prétendu que l’ancien homme politique Me Mountaga Tall était impliqué dans ces actions; les partisans de l’avocat lui ont opposé des démentis outrés. Ce type de procédés est jugé grotesque. Il faut éviter « la nuit des longs couteaux ». Les arrestations se pratiquent en dehors du cadre réglementaire. Des hommes cagoulés et armés débarquent chez quelqu’un et repartent, après l’interpellation, à bord de véhicules banalisés. Il serait peut-être utile de veiller au respect des procédures lors de ces interpellations. Mon sentiment est clair : le Mali est un pays qui mérite l’ouverture d’un véritable dialogue politique pour sortir de la crise. Des initiatives existent. Des partenaires importants, comme le Maroc, s’impliquent pour apaiser la situation. Un avocat malien, ancien ministre, mène une démarche, et sur le plan africain, des chefs d’État, notamment de la République du Congo, de Côte d’Ivoire et du Togo, œuvrent pour ramener la paix au Mali. Le tout militaire présente des limites et, comme le disait une voix respectée, « on peut tout faire avec la baïonnette sauf s’asseoir dessus ».