Le ministre des Finances et du Budget, Cheikh Diba, a présenté hier, mardi 24 février, devant l’Assemblée nationale, les grandes lignes du reprofilage de la dette intérieure bancaire. Selon l’économiste et spécialiste financier Serigne Moussa Dia, cette option peut se révéler viable…
À l’Assemblée nationale, Cheikh Diba, le ministre des Finances et du Budget, a exposé hier, mardi 24 février, les axes structurants du reprofilage de la dette. Selon lui, le gouvernement n’a pas renoncé à une restructuration par orgueil; il affirme qu’il existe une solution fondée sur des bases scientifiques, économiques et techniques. Il décrit cela comme une gestion active de la dette. « Nous comptons sur deux leviers. Le premier concerne la dette bancaire et l’autre se rapporte à la gestion de la dette extérieure. Nous avons commencé à travailler sur la gestion active de la dette bancaire locale à partir de fin 2024. Les échéances de la dette bancaire locale représentaient plus de 820 milliards de FCFA, créant une pression importante sur la liquidité des banques. Nous avons invité les banques, via des interventions sur le marché financier régional, à titriser certaines de ces créances », a détaillé M. Diba. Selon lui, ce mécanisme a permis de dégager environ 500 milliards de FCFA d’espace budgétaire en 2025.
Pour l’économiste Serigne Moussa Dia, le reprofilage de la dette, ou « debt reprofiling » dans le vocabulaire des marchés, consiste à modifier le calendrier des remboursements sans diminuer le montant nominal dû aux prêteurs. Il soutient qu’aucune décote ni perte n’est imposée aux détenteurs des titres. Il présente ainsi cette opération comme une gestion de la liquidité et non une question de solvabilité. « On prolonge les échéances, on lisse les paiements, on peut remplacer certains instruments coûteux par des financements moins onéreux, mais la dette demeure entièrement due », résume l’expert.
Trois leviers majeurs
Cette distinction est, selon lui, essentielle pour comprendre le positionnement du gouvernement sénégalais. « Quand le Premier ministre Ousmane Sonko affirme qu’aucune restructuration n’est envisageable, il défend précisément ce principe : le Sénégal remboursera intégralement ce qu’il doit, mais en négociant les conditions temporelles et financières de ces remboursements. Cette position protège la crédibilité souveraine du pays, évite le stigmate du défaut et préserve formellement l’accès aux marchés de capitaux », affirme M. Dia. Pour honorer les échéances de mars 2026 sans passer par une restructuration, le gouvernement a bâti une stratégie reposant sur trois leviers complémentaires, dont l’alliance de leurs effets illustre l’ingéniosité tactique tout autant que les contraintes structurelles auxquelles l’exécutif est confronté. Selon Serigne Moussa Dia, le premier levier consiste en une mobilisation soutenue sur le marché régional de l’Uemoa, puisque le Trésor sénégalais s’est engagé à lever jusqu’à 810 milliards de FCFA sur ce marché en mars 2026 ; un objectif jugé considérable. Certains analystes le décrivent même comme « très ambitieux », compte tenu de la taille et des tensions actuelles sur le marché monétaire et financier de l’Union. « On observe une participation marquée d’investisseurs togolais dans ces adjudications, ce qui attire l’attention des observateurs financiers régionaux. »
Une option viable
Cette approche axée sur le marché régional s’inscrit dans une logique de substitution des financements : remplacer une dette externe coûteuse par une dette interne régionale, moins exposée aux variations de change et à la pression des créanciers institutionnels, analyse le spécialiste. Le deuxième levier, selon M. Dia, correspond à l’activation du Fonds de valorisation des actifs du Sénégal (Fvas), mécanisme mis en place en partenariat avec la Banque ouest-africaine de développement (BOAD). Ce fonds s’appuie sur des véhicules de type SPV (Special Purpose Vehicles) permettant de monétiser des actifs publics existants (infrastructures, concessions, recettes futures) afin d’obtenir des liquidités immédiates. « C’est une technique sophistiquée et déjà utilisée en France lors de la restructuration du Crédit lyonnais. Elle permet de transformer des actifs illiquides en ressources de trésorerie sans alourdir directement le bilan de l’État », rappelle l’économiste. Poursuivant son analyse, il estime que le troisième levier est plus controversé, puisqu’il s’agit d’une hiérarchisation des paiements. Autrement dit, le gel temporaire de certaines dettes bilatérales afin de sécuriser en priorité le remboursement des eurobonds. Selon Serigne Moussa Dia, la France, via l’Agence française de développement (AFD), qui détient environ 30 % de la dette bilatérale officielle sénégalaise, subit ce traitement avec une facture impayée estimée entre 20 et 30 millions d’euros.
La Chine est aussi concernée. Cette approche place donc le Sénégal dans une posture délicate vis-à-vis d’acteurs qui, par ailleurs, constituent des partenaires diplomatiques et économiques essentiels. M. Dia estime que le reprofilage, en tant que stratégie à court terme, est techniquement faisable, mais sous des conditions précises que l’analyse économique doit clairement identifier. Première condition selon lui : la réalisation des hypothèses de croissance. Le scénario gouvernemental prévoit une croissance de 7 à 8 % en 2025, stimulée par le démarrage des productions pétrolières et gazières, puis 5 % en 2026. Si ces projections se concrétisent, la base fiscale s’élargit mécaniquement, le numérateur du ratio dette/PIB se stabilise et la capacité de remboursement s’améliore. Toutefois, précise l’expert, ces chiffres supposent que les recettes issues des hydrocarbures se matérialisent selon le calendrier annoncé, ce qui demeure incertain. Deuxième condition: la capacité d’absorption du marché régional de l’Uemoa. Troisième et dernière condition, selon lui, est la conclusion d’un accord avec le Fonds monétaire international (FMI). Sans ce signal de crédibilité institutionnelle, soutient Serigne Moussa Dia, la porte d’accès aux marchés internationaux reste fermée, les créanciers bilatéraux renforcent la pression et la stratégie de reprofilage s’appuie sur des fondements fragiles.
Pour lui, le nouveau responsable de mission du FMI, arrivant en janvier 2026, a relancé les discussions, mais l’institution exige un effort budgétaire important afin de ramener le déficit de 12-13 % à 5 % du PIB d’ici 2026, ce que le gouvernement du Sénégal n’a pas encore complètement accepté.
Adapté au contexte sénégalais
Pour Serigne Moussa Dia, le reprofilage est techniquement possible et politiquement préférable à une restructuration dans le contexte actuel du Sénégal. Cependant, il estime qu’il n’est durable que s’il est assorti d’un accord avec le FMI qui, à ses yeux, crédibilise la trajectoire budgétaire et la concrétisation des hypothèses de croissance pétrolière ainsi que la mise en œuvre effective du Plan de redressement économique et social (Pres). « Sans ces trois conditions réunies, le reprofilage ne sera qu’un simple report de l’inévitable. »
L’ajustement profond dont le Sénégal a besoin n’est pas une restructuration de sa dette, mais une restructuration de sa gouvernance budgétaire, affirme l’expert. Toutefois, poursuit-il, le véritable débat ne se situe pas entre reprofilage et restructuration. « Il oppose un reprofilage seul, qui reporte sans résoudre, à un reprofilage accompagné d’un ajustement structurel crédible, qui constitue la seule voie de sortie durable. Cet ajustement profond n’implique pas nécessairement une décote. Il suppose un accord budgétaire réaliste avec le FMI, une trajectoire de déficit crédible et respectée, une gouvernance financière transparente qui rétablisse la confiance des marchés, et une exécution effective des projets d’investissement qui soutiennent la croissance future », souligne M. Dia.