Claudia Cardinale : l’inoubliable icône des ragazzas du cinéma italien

30 septembre 2025

Constamment inoubliable dans Le Guépard, Il était une fois dans l’Ouest et Huit et demi, Claudia Cardinale, souvent décrite comme la Française la plus marquante parmi les actrices italiennes et résidant à Nemours (Seine-et-Marne), nous a quittés mardi à l’âge de 87 ans.

Elle irradiait par une beauté saisissante, mais c’est sa voix qui demeurait gravée avec la force d’un souvenir. À la fois légèrement voilée et marquée d’un accent, elle parlait comme si chaque son pouvait flotter dans des sens multiples. Claudia Cardinale, qui est décédée ce mardi à 87 ans, semblait venir d’une autre planète, d’une beauté si extraordinaire qu’elle paraissait presque étrangère dans sa propre langue. En vérité, cette star italienne n’a apprivoisé la langue nationale, pas tout à fait maternelle, qu’à la fin de l’adolescence. Née à Tunis ou, plus exactement, à La Goulette, au cœur du port de la capitale tunisienne, la fillette issue d’une importante communauté italienne du littoral a d’abord pulsé entre l’arabe tunisien, le français — langue de l’école et de l’administration — et le sicilien des parents. Cette légère hésitation linguistique conférait à son timbre un décalage irrésistible et subtil, comme si elle appartenait à toutes les langues tout en restant, en même temps, un peu ailleurs. Il semblerait d’ailleurs qu’elle parlait avec ses yeux — profonds, rieurs, malicieux — et que son sourire invitait toujours à baisser les armes. L’Italienne de Tunis fit ses premiers pas comme mannequin, agrandissant son royaume: « la plus belle Italienne de Tunisie » devint la plus belle femme du monde. Littéralement: « CC » fut lancée comme rivale de « BB ». Claudia Cardinale a quatre ans de moins que Brigitte Bardot, et au lycée, elle aime imiter la Française. Et Dieu créa deux femmes.

Aux côtés d’Alain Delon
Dans Le Guépard, elle était une biche resplendissante qui traverse l’écran. Ce film de Luchino Visconti, sorti en 1962, six ans après les provocations de Vadim avec Bardot, propulse la jeune femme sur la scène internationale, mais dans une voie très différente. Dans cette saga de l’aristocratie déclinante qui s’ouvre sur une Sicile du XIXe siècle qui lui parle au creux de l’oreille, la jeune femme, bras dessus dessous avec un Delon alors en plein essor, incarne la génération montante, tant dans la fiction que dans la réalité. Elle est cette beauté triomphante et candide que le vieux Guépard, incarné par Burt Lancaster, adopte. Elle lui succédera, main dans la main avec Tancrède, interprété par le Français. Le couple imprime durablement la rétine par une scène mythologique: ici, un bal, pas populaire mais digne d’un Ancien Régime finissant, où Cardinale et Delon virevoltent d’une danse à l’autre, puis traversent les salles vides d’un palais majestueux et décrépi. Inoubliables. Ils incarnent à jamais la jeunesse telle qu’on la rêve, telle qu’elle ne s’offrira jamais à nous, ni à personne, si ce n’est sur une pellicule magique de cinéma.
Qui sera également aussi éblouissant que ce duo au moment du coup de foudre décisif ? Dans Le Guépard, on a l’impression de voir une panthère traverser l’écran. Visconti la fait tourner souvent, tout comme les dieux du haut de l’âge d’or du cinéma italien, tels Fellini dans Huit et demi, Monicelli ou Comencini. Claudia Cardinale appartient à une époque rare et bénie, où ce cinéma — qui ne dura pas longtemps — était à la fois très populaire et d’une grande exigence artistique, autant que facile comme un amour fou. Il suffit de suivre ses pas de danse. Tous les grands réalisateurs italiens la vénèrent, et même Sergio Leone lui offre une autre prestation d’anthologie, dans Il était une fois dans l’Ouest. La plus belle des cowgirls, aussi.

Un drame à l’âge de 17 ans
Il était une fois Claudia Cardinale, une princesse dont la vie adulte s’est ouverte sur une tragédie. Pas de prince charmant, mais un violeur. Cette jeune fille se retrouve enceinte à 17 ans d’un petit garçon, Patrick, fruit d’une relation imposée par un homme plus âgé qui exerçait sur elle une emprise. Elle se cache, et son fils croira durant des années qu’il est son petit frère. Elle déclare avoir commencé une carrière d’actrice pour assurer leur survie. Cette sauvagerie, ce cran, ce mélange de pure comédie et de mélancolie indicible se retrouvent dans ses rôles les plus marquants, comme dans le merveilleux Cartouche de Philippe de Broca, où son personnage vit des amours compliquées avec le héros brigand au grand cœur, joué par Jean-Paul Belmondo. Bébel après Delon, elle obtient peut-être la nationalité française, elle l’a déjà dans les cœurs et dans la légende. Sa carrière se déploie des deux côtés des Alpes. Elle tourne dans plusieurs films méconnus en France du réalisateur italien Pasquale Squitieri, l’homme de sa vie. Elle le séduit sans attendre ses avances, elle fonce vers lui.

Une fille prénommée… Claudia
« Il est le seul homme de ma vie », répétera celle qui fut mariée à un producteur italien. Avec Squitieri, son compagnon pendant 27 ans, elle a une fille nommée Claudia. Quand le foyer se révèle tortueux, il faut s’accrocher à une identité forte, comme une partition qui donne de la vie à l’existence elle-même. Ses deux enfants restent sa boussole dans sa vie parisienne et, plus récemment, à Nemours (Seine-et-Marne), où une grande maison les rassemblait. La plus Française des Italiennes, la plus douce des stars. Il est temps de pleurer. Pleurer et pleurer. La mort, soudaine, n’est plus une éventualité mais un fait irréfutable et terrible. La plus belle des beautés n’est plus là. Plus de Guépard, plus de panthère, plus de biche, plus de vedettes. Claudia et son regard lumineux, sa voix si particulière. Elle avait incarné « La ragazza », « La fille » au sens propre. Ragazza, ce mot populaire et magique en Italie. Ragazzo et Ragazza, le garçon et la fille. L’éternel féminin s’appelait un peu, beaucoup, passionnément, à la folie Claudia Cardinale.
Le Parisien