Amadou Diaw immortalise Saint-Louis, le cœur battant de la ville

28 août 2025

(SenePlus) – Dans une conversation publiée par DakArtNews le 22 août 2025, Amadou Diaw, fondateur du Musée de la Photographie de Saint-Louis (MuPho), évoque son itinéraire personnel et les ambitions qui animent cet établissement désormais emblématique en Afrique de l’Ouest.

Âgé de 64 ans, cet homme aux multiples casquettes – collectionneur, mécène et créateur de la première école de commerce du Sénégal – a bouleversé les codes de la muséographie en créant, en 2017, le premier musée entièrement consacré à la photographie en Afrique de l’Ouest. Son idée novatrice ? un « archipel de maisons » disséminé dans les ruelles de Saint-Louis, composé de sept demeures réhabilitées qui présentent des daguerréotypes issus de l’époque coloniale à côté des portraits de l’époque de l’indépendance et des œuvres audacieuses des photographes africains contemporains.

Paradoxalement, celui qui incarne aujourd’hui l’âme de Saint-Louis a vécu l’essentiel de sa vie à Dakar. « Je suis saint-louisien par la culture, par la famille et par l’éducation, mais ma vie s’est largement déroulée à Dakar », confie-t-il à DakArtNews. Cette dualité géographique a façonné sa vision : « À Dakar, nous recevions l’instruction, nous allions à l’école ; à Saint-Louis, nous recevions l’éducation familiale, religieuse et culturelle. »

C’est au fil de retours fréquents pendant les vacances scolaires que s’est construit son « imaginaire saint-louisien ». Pour lui, « chaque rue de Saint-Louis ressemble à un décor de cinéma » peuplé de personnages étonnants : « le vieux Mauritanien dans sa petite cahute, le bijoutier dont les gestes précis jouent avec les flammes derrière lui, le commerçant maure avec ses étalages colorés, la vieille dame qui fume sa longue pipe. »

La genèse du MuPho puise ses racines dans cette mémoire visuelle. Collectionneur d’art contemporain — peintures et sculptures — Amadou Diaw a eu une révélation : « j’ai compris que les scènes de Saint-Louis, ces personnages, étaient déjà de l’art en eux-mêmes ». La rencontre avec Laurent Gerrer, photographe qui avait sillonné l’Afrique avant de venir s’établir à Saint-Louis, a cristallisé ce projet. « Ses images du Sénégal, et en particulier de Saint-Louis, m’ont profondément marqué. »

L’élément déclencheur fut la découverte, en fouillant dans de vieux coffres familiaux, de « portraits extraordinaires signés Meïssa Gaye, les frères Casset et d’autres grands photographes basés à Dakar ». Cette trouvaille l’a convaincu que ces témoins visuels méritaient d’être partagés avec le monde.

Un concept muséal révolutionnaire

Huit ans après sa création, le bilan est éloquent. Selon Amadou Diaw, le nombre de touristes venus spécifiquement pour le MuPho est « impressionnant ». « Des érudits, des écrivains, des penseurs viennent à Saint-Louis, souvent parce qu’ils ont entendu parler de cet espace de partage. »

Le choix d’un musée éclaté répond à une philosophie précise : « Ce que je veux montrer au monde, c’est Saint-Louis elle-même — son histoire, ses archives, sa mémoire. Un musée éclaté, cela signifie montrer Saint-Louis dans son intégralité : deux kilomètres et demi de vie à vivre. » Cette approche oblige les visiteurs à « traverser la ville, la vivre, l’apprécier ».

Face aux critiques sur la photographie qui « fétichiserait l’Afrique », Amadou Diaw mise sur la création contemporaine. « Les vieilles photos sont un trésor, mais elles peuvent être un piège si on s’y arrête », explique-t-il. Le musée expose ainsi des œuvres d’artistes tels qu’Omar Victor Diop, Layepro, Badara Preira ou Massow Ka, témoignant d’un épanouissement sénégalais incroyable.

Cette stratégie se matérialise dans des expositions comme « Rêveries d’hier, rêves d’aujourd’hui, promesses de demain », qui conjugue archives historiques et créations actuelles pour « échapper aux clichés exotiques ».

Malgré le succès touristique, Amadou Diaw reconnaît un défi majeur : attirer davantage la population locale. « Bien sûr, nous aimerions que la communauté locale vienne plus. Elle participe à nos événements, mais nous aimerions qu’elle s’approprie davantage les espaces. »

Pour y remédier, il prône une sensibilisation « par la base, dans les écoles, sur les arts et les sciences, qui sont souvent négligés ». Cette vision s’étend au-delà du musée à travers le Forum de Saint-Louis, plateforme d’échanges interdisciplinaires qu’il a également créée pour « rassembler des gens très différents autour de la même table ».

L’horizon 2027, qui marquera le 10e anniversaire du MuPho, mobilise déjà toutes les énergies, avec la préparation d’un programme ambitieux pensé aux côtés de curateurs internationaux et de l’équipe de Raw Material Company.