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Sa rencontre avec Poutine, son avis sur Macron… Le président sénégalais Macky Sall se confie à Catherine Nay

Le chef d’État sénégalais Macky Sall se livre sur sa rencontre avec Vladimir Poutine le 3 juin et fait le point sur la situation alimentaire et politique de l’Afrique.

Être élu président de l’Union africaine (pour un an) quelques jours avant le déclenchement de la guerre en Ukraine , quelle coïncidence, quel symbole aussi ! C’est se trouver propulsé porte-parole, avocat de 55 pays et de 1,4 milliard d’habitants qui s’alarment d’être victimes d’une guerre qui n’est pas la leur avec cette calamité qui s’appelle la famine. Ce rôle a échu à Macky Sall, le président du Sénégal . Ce qui lui confère une grande aura internationale. Un homme connu pour être habile, pragmatique, modeste. Pas un idéologue, même s’il fut maoïste dans sa jeunesse.

« C’est un leader de premier plan, respecté. Son pays ouvert sur le monde fonctionne. Il a une grande légitimité à faire entendre aujourd’hui la voix de l’Afrique », note Maurice Gourdault-­Montagne, ex-ambassadeur et sherpa de Jacques Chirac.

Accompagné du Tchadien Moussa Faki, président de la Commission de l’Union africaine, Macky Sall a rencontré Vladimir Poutine pendant trois heures quarante à Sotchi. Une station balnéaire au bord de la mer Noire, célèbre pour ses palmiers.

Ensuite il était à Paris, où il a été reçu par Emmanuel Macron . Un grand témoin à rencontrer absolument en ces temps si troublés quand on est en quête d’espoir.

Inépuisable vitalité

Rendez-vous à la résidence de l’ambassadeur du Sénégal, dans le 16e arrondissement. Samedi à la mi-journée, il y régnait une ambiance de ruche joyeuse. Des femmes, en longues robes colorées, certaines enturbannées. La diaspora était venue le saluer et l’attendait dans les jardins. Le président a enchaîné les rendez-vous toute la nuit. « Il n’a pas dormi », me confiaient ses collaborateurs, qui ne cachaient pas leur fatigue tout en admirant l’inépuisable vitalité du patron. Un ministre me racontait avoir fait partie du cabinet de Michel Rocard, un autre évoquait les « trois siècles de compagnonnage du Sénégal avec la France ». Un intellectuel proche du président disait l’importance à ses yeux du français, « un ciment dans beaucoup de pays d’Afrique centrale ». Et d’évoquer le souvenir du grand ancêtre, le président Senghor, normalien, académicien, ami de Georges Pompidou. Tout en déplorant l’influence des réseaux sociaux, qu’il qualifiait d’« asociaux », sur la jeunesse en Afrique.

Un autre montrait un tweet qu’il venait de recevoir. Sous le titre « Le respect rapproche », deux photos : celle de la rencontre de Macky Sall avec Vladimir ­Poutine, les deux hommes assis dans des fauteuils juste séparés par une petite table basse ornée d’un bouquet, et celle de la réception ­d’Emmanuel Macron au ­Kremlin, où une table de 6 mètres, sorte de grosse meringue glacée, qui indiquait la température de la rencontre, l’éloignait de Vladimir Poutine. Seul moment d’irrévérence envers la France.

Samedi, le président recevait en tenue traditionnelle. Boubou blanc et calot sur la tête, il n’en paraissait que plus grand et imposant.

Président bâtisseur

​Son parcours politique ? Toute une histoire. Compagnon de route de l’ex-président Wade, il fut son Premier ministre et son dauphin. Mais à la suite de désaccords divers et variés, Macky Sall a rompu. Il s’est fait élire au Parlement, a fondé son propre parti : l’APR (Alliance pour la République). En 2012, il se lance dans la course à la présidentielle, est élu. Et réélu en 2019 avec un record historique de participation et un score de 58,26 % des voix, loin des 90, voire 95 % légendaires dans les élections africaines. Un score pas trafiqué, pour une fois.

Président bâtisseur, dès son premier mandat il a fait jaillir de terre une ville nouvelle, à 35 kilomètres de Dakar, pour désengorger la capitale. D’ici à 2030, elle comptera 350 000 habitants. Son nom : Diamniadio (pas facile à prononcer). À 17 kilomètres du nouvel aéroport construit par les Turcs, la ville s’honore d’un mégacomplexe sportif, lui aussi construit par les Turcs. Il y a deux ans, invité par le Medef, le président Sall avait lancé aux patrons : « Venez investir au Sénégal ! N’ayez pas peur, nous parlons français, pas chinois ! »

Celui qui a installé des milliers de panneaux solaires au Sénégal sait que la force de son pays est aussi d’avoir du gaz et du pétrole. L’Afrique, étant le continent le moins pollueur de la planète, le moins historiquement responsable du réchauffement, entend exploiter ses énergies fossiles pendant encore plusieurs décennies. Au nom de la justice climatique, Macky Sall plaide pour que le gaz soit considéré comme une énergie de transition, la meilleure manière aussi de lutter contre la déforestation, car on utilise encore beaucoup le bois pour cuisiner. La guerre en Ukraine et la nécessité pour les Européens de trouver des alternatives au gaz russe ont déjà modifié la donne. Les engagements pris lors de la COP26 à Glasgow sont moins tangibles.

Olaf Scholz, chancelier ­d’Allemagne, était en visite ­officielle à Dakar il y a un mois. Il a confirmé au président Macky Sall sa volonté d’accompagner le pays dans l’exploitation de ses immenses gisements offshore, dont une partie sera mise en production en 2023. Business as usual !

« Nous sommes dans une nouvelle période historique de l’Afrique. Ses dirigeants ont le monde entier dans leur salle d’attente », note Antoine Glaser, grand spécialiste du continent.

Il assume sa position vis-à-vis de la Russie

« Comment sont vos relations avec Vladimir Poutine ?

– Dès l’invasion, je lui ai téléphoné pour lui dire qu’il fallait respecter la souveraineté de l’Ukraine et travailler à un cessez-le-feu rapide, et je l’ai alerté sur la pénurie de blé qui se profile déjà dans l’approvisionnement de l’Afrique. Il m’a répondu qu’il était disponible pour me recevoir. »

L’abstention ne signifie pas un soutien à la Russie, […] je dois préserver notre continent des méfaits de la guerre

Le 2 mars, un vote à l’ONU déplorait l’agression de la Russie et exigeait le retrait immédiat de ses troupes sur le territoire ukrainien. Vingt-huit pays africains ont voté la résolution, le Sénégal s’est abstenu avec 15 autres. Un choix que revendique Macky Sall :

« L’abstention ne signifie pas un soutien à la Russie. Dans cette guerre, il y a bien un agresseur et un agressé. Mais mon devoir, c’est de parler à la Russie. Le marché d’approvisionnement étant bloqué, je dois préserver notre continent des méfaits de la guerre. La malnutrition peut engendrer des bouleversements politiques très graves qui vont déstabiliser les pays en Afrique et au-delà avec des vagues migratoires vers l’Europe.

Le 18 mai, Vladimir Poutine m’a demandé de venir le voir. Je lui ai dit : avant d’aller à Moscou, je veux le feu vert de la Commission de l’Union africaine. J’ai accepté son invitation le 3 juin.

« Ne me demandez pas son bulletin de santé »

– Comment l’avez-vous trouvé ?

– Ne me demandez pas son bulletin de santé. Je ne suis pas non plus son psychanalyste, répond-il en riant. Je crois qu’il a pris conscience de la situation[l’ONU évoque des avalanches de famine]mais elle est aggravée, a-t-il souligné, par les sanctions européennes sur les modes de paiement. Je lui ai dit que nous ne demandons pas d’aides. Nous voulons payer, mais cela devient impossible. Alors, nous demandons aux Européens le même mécanisme que pour le gaz et le pétrole [un sujet qui sera traité au sommet européen des 27 et 28 juin].

– Trente-cinq pays africains sont dépendants de la Russie et de l’Ukraine pour le blé et 22 pour les engrais.

– Le Sénégal est autosuffisant pour son alimentation à 80 % grâce aux productions locales de céréales : le mil ou le riz. Le plus important pour nous, ce sont les engrais. Il faut fertiliser les terres, et nous avons pour cela un laps de temps très court, un mois, un mois et demi, pas plus. On utilise un peu d’engrais parce qu’on n’est pas riches, mais sans engrais on ne produira pas assez de céréales locales. Alors que va-t-on faire ? La déstabilisation de l’Afrique pour cause de famine, c’est aussi important que l’issue de la guerre en Ukraine aujourd’hui.

– Que vous a dit Poutine ?

– Qu’il ne voyait pas d’inconvénient à libérer le blocus du port d’Odessa afin que des bateaux viennent charger des cargaisons de blé.

– Et vous le croyez ?

– Il l’a dit devant moi et devant Moussa Faki. En plus, son ministre des Affaires étrangères, Lavrov, a répété à Ankara que la Russie s’engageait à garantir la sécurité des couloirs maritimes et qu’elle n’en profiterait pas pour attaquer le littoral ukrainien, qu’il n’y aurait aucun acte hostile.

– Mais vous savez que Lavrov ment beaucoup ? »

Silence.

« Que vous a-t-il dit d’autre ?

– Que l’entrée dans l’Otan de la Suède et de la Finlande ne lui posait aucun problème.

– Ah bon, c’est très nouveau, ça.

– Oui, cela m’a étonné, en effet. Je lui ai dit qu’il fallait stopper ce conflit, et vite. Il m’a répondu qu’il avait été en discussion avec l’Ukraine, lui avait fait des propositions de sortie de crise, mais que les discussions s’étaient arrêtées [ce que les Ukrainiens réfutent]. J’ai insisté : il faut arrêter. Nous aussi, en Afrique, nous avons eu nos guerres, tribales, de libération, terroristes… et on sait qu’à chaque fois c’est un cortège de malheurs, de désolation. Alors, peu m’importe qui a tort, qui a raison… Il faut arrêter. ll faut un cessez-le-feu.

Le président Macron dit des choses très sensées. L’histoire lui donnera raison

​– Vous avez compris Emmanuel Macron lorsqu’il a dit “Il ne faut pas humilier la Russie” ? [Il s’est mieux expliqué jeudi à Kiev.]

– Oui, le président Macron dit des choses très sensées. L’histoire lui donnera raison. Un chef d’État ne doit pas agir seulement sous le coup de l’émotion. Il doit tenir compte des réalités. L’urgence, c’est de stopper le conflit, mais en même temps il soutient l’Ukraine. L’Europe est un acteur majeur de la paix, l’ONU peut aussi jouer un grand rôle.

Inquiet face aux réseaux sociaux

– La France a-t-elle eu raison d’intervenir au Mali ?

– Oui, j’ai toujours salué son intervention, seulement une armée étrangère ne peut pas rester longtemps dans un pays. Et puis, le Mali c’est grand comme huit ou neuf fois le Sénégal : 1 200 000 kilomètres carrés.

– Au Mali, les Russes sont à la manœuvre. Ils ont financé les campagnes de désinformation et ont fait monter un sentiment antioccidental et antifrançais, faisant passer les auteurs du coup d’État militaire et les miliciens de Wagner pour des libérateurs. Vous n’êtes pas inquiet pour le Sénégal ? Cette désinformation ne vous fait pas peur ?

– Le désamour de l’Occident dans toute l’Afrique, celui de la France dans tous les pays francophones vient des réseaux sociaux entretenus par des activistes. Au Sénégal, l’âge moyen est de 19 ans. Ils n’ont pas connu la colonisation, ils sont très influençables. C’est vrai qu’il y a urgence à savoir qui actionne ces réseaux. Il va falloir qu’on s’adapte. Vite. »

Et de conclure :

« Mon but est de servir l’Afrique et mon pays, le Sénégal. Je voudrais que l’Afrique fasse enfin partie du G20. C’est un continent en devenir. Ses avis doivent être pris en compte. »

J’ai rencontré samedi un jeune (60 ans) vieux sage !

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