1985 : musique et action humanitaire unissant le monde pour l’Éthiopie

8 août 2025

Face à la famine qui frappe l’Éthiopie et fait d’innombrables victimes en 1985, le monde de la musique décide de passer à l’action. D’un bout à l’autre du globe, les artistes unissent leurs voix pour avertir, rassembler et financer des programmes via une multitude de projets, en studio comme sur scène. Retour sur ce mouvement de solidarité mondiale, sans équivalent, porté par Bob Geldof, Manu Dibango, Michael Jackson, Bryan Adams, Renaud…

Installé derrière le pupitre de l’orchestre dans le studio Davout, à Paris, Manu Dibango dirige Mory Kanté, assis à sa gauche, qui pince les cordes de sa kora. En décembre 1984, le saxophoniste camerounais réunit autour de lui une trentaine d’artistes africains. Ensemble, ils enregistrent Tam-Tam pour l’Ethiopie. S’y côtoient les Touré Kunda, Salif Keïta, Ray Lema, les formations M’Bamina et Ghetto Blaster… Les paroles se déclinent en douala, lingala, wolof, malinké et swahili, se mêlant en chœur autour du refrain: « Pourquoi la faim ? Africa ». Sur la face B, la version instrumentale est ponctuée par les interventions d’autres chanteurs du continent, téléphonés et absents lors de l’enregistrement: Mpongo Love, Youssou Ndour, André-Marie Tala, King Sunny Ade…

«L’Ethiopie meurt ! Vous lui devez 46 francs !»
Tous ont répondu présents, sans attendre de compensation financière, pour soutenir l’initiative impulsée par Manu Dibango après un concert caritatif aux Pays-Bas. Un reportage de la BBC diffusé en octobre avait fait prendre conscience à l’opinion publique occidentale. La sécheresse persistante avait provoqué des récoltes insuffisantes pour nourrir la population, avec un lourd bilan en victimes quotidiennes et, au total, des centaines de milliers à un million de morts. Les images de corps affamés et de visages émaciés étaient insoutenables. Face à cette catastrophe humanitaire, l’indifférence n’était plus permise. En Grande-Bretagne, le chanteur Bob Geldof réagit en assemblant un collectif improvisé, Band Aid, réunissant des étoiles internationales (Kate Bush, Paul McCartney, Sting, Freddie Mercury…). Les revenus tirés de leur single Do they know it’s Christmas ?, aussitôt classé en tête dans une douzaine de pays européens, servent à financer les organisations sur le terrain.

L’exemple incite Manu Dibango, l’un des premiers à saisir l’envergure d’un tel engagement. «Je ne voulais pas que Bob Geldof et les Européens s’occupent de nous, mais que nous prenions les choses en main, nous-mêmes. C’était la première fois que les Africains faisaient quelque chose d’unifié en France», rappelle-t-il dans l’ouvrage Manu Dibango, Conversations avec Yves Bigot, publié en 2023. Tam-Tam pour l’Ethiopie est perçu comme le «symbole de la solidarité africaine envers l’Éthiopie», selon le Journal des donateurs de MSF France au premier semestre 1985. Pour assurer la promotion du 45 tours, Dibango organise, entre autres, une campagne publicitaire au slogan marquant: «L’Ethiopie meurt ! Vous lui devez 46 francs !», faisant référence au prix du disque.

Dans le sillage des locomotives, un mouvement international
Parallèlement, de l’autre côté de l’Atlantique, la mobilisation se fait plus ample. Sollicités par le chanteur américain Harry Belafonte, qui cherche une façon d’accroître la sensibilisation, Michael Jackson et Lionel Richie écrivent We are the world. Cet hymne de solidarité, interprété par une pléiade de vedettes (Bob Dylan, Diana Ross, Stevie Wonder…) et rassemblé sous Usa for Africa, devient, dès sa sortie, l’emblème planétaire. Les grandes voix françaises ne restent pas en marge: Chanteurs sans frontières voit le jour grâce à Valérie Lagrange et Renaud. «Loin du cœur et loin des yeux […], l’Éthiopie meurt peu à peu», répètent une trentaine d’artistes (France Gall, Julien Clerc, Jean-Jacques Goldman…) sur le refrain d’Ethiopie.

À l’échelle mondiale, des supergroupes éphémères voient le jour sur le même modèle et pour la même cause: les vedettes italiennes créent Musicaitalia per l’Etiopia et modernisent le morceau Volare (Nel blu dipinto di blu) de Domenico Modugno; en Suède, les membres de 29 groupes de rock et de métal s’unissent pour Give a helping hand, composition écrite par le leader du groupe Europe; en Allemagne, Band für Afrika (Alphaville, Nena, BAP…) propose une photo saisissante pour son disque Nackt im Wind; en Autriche, un chœur éthiopien apporte une touche en amharique à Warum? Austria für Afrika; au Canada, Tears are not enough est interprété en français et en anglais par Northern Lights (avec Bryan Adams, Neil Young et Robert Charlebois), tandis que les quarante chanteurs (Céline Dion, Daniel Lavoie, Gilles Vigneault…) de la Fondation Québec Afrique se réunissent pour Les Yeux de la faim. Parallèlement à Usa for Africa, une cinquantaine de grands noms de la musique chrétienne américaine se regroupent sous l’appellation The Cause (Christian artists united to save the earth). À Nashville, lors d’une session nocturne, ils enregistrent Do something now. D’autres chanteurs de la scène chrétienne les rejoints et sortent le 45 tours Song for the poor, extrait d’un concert organisé en Californie par l’ONG Mercy Corps.

Du côté de la Grande-Bretagne, même les «recalés» du Band Aid expriment une certaine frustration. La communauté caribéenne, en particulier d’origine jamaïcaine, déplore l’absence d’artistes aussi influents que Aswad ou Janet Kay. Soulignant ses liens avec l’Éthiopie, terre sacrée du reggae, l’équipe Brafa (British reggae artists famine appeal team) crée Let’s make Africa green again. Par ailleurs, Madness, UB40, The Specials et quelques autres revisitent Starvation, tiré du répertoire des pionniers jamaïcains. Cette énergie se décline aussi en concerts géants: Oz for Africa en Australie, Rock for Africa au Danemark… Les spectacles Live Aid à Londres et à Philadelphie, en juillet 1985, attirent des foules colossales et entrent durablement dans l’histoire. Bien qu’il reste difficile de chiffrer exactement, au niveau mondial, les dons générés directement ou non par toutes ces initiatives, ils permettent d’acheminer des vivres et d’apporter une aide, à hauteur de plusieurs dizaines de millions de dollars à l’époque, aux organisations sur place en Éthiopie.

Au-delà des polémiques qui ont suivi sur la répartition des fonds, cet élan d’humanité relayé par les artistes a profondément influé sur le cours d’une crise. Quatre décennies plus tard, il demeure l’exemple emblématique d’un engagement sans précédent.

— Rfi Musique